Dans son film Jongué, carnet nomade, le documentariste Carlos Ferrand s’intéresse à la vie et à l’œuvre de Serge Emmanuel Jongué (1951-2006), photographe et écrivain dont les réflexions sur l’identité faisaient écho à ses origines multiples. Un sujet qui rejoint la fascination de M. Ferrand pour nos imperfections et nos zones d’ombres.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Qu’est-ce qui vous a saisi dans la vie et l’œuvre de Jongué pour en faire un documentaire ?

L’ensemble. En 2011, je suis allé voir une exposition des œuvres de Jongué à la Maison de la culture Côte-des-Neiges. J’ai été sidéré. J’ai été frappé tant par les thèmes qui l’intéressaient que par son destin, son périple entre l’Europe et l’Amérique, son goût de transformer les images et son intérêt pour la bande dessinée. Jongué est né en France d’une mère polonaise et d’un père guyanais et, comme lui, je suis un « arrivant » au Québec [Ferrand est originaire du Pérou].

Donc, ce n’était pas un ami. Vous ne l’avez pas connu ?

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS DU 3 MARS

Carlos Ferrand, documentariste et photographe

Je n’avais jamais entendu parler de lui avant de voir l’exposition dont s’est occupée sa veuve, Marie-José Lacour, qui a créé la Fondation Serge Emmanuel Jongué. C’était un homme farouche. Des photographes qui l’ont connu m’ont dit qu’il était secret. 

Justement ! Par le film, on sent que Jongué était mystérieux, que l’errance et l’exil intérieur avaient caractérisé sa vie. Avez-vous éprouvé de la difficulté à le cerner ?

Cette difficulté n’a pas été malheureuse. J’aime bien les silences, les choses non dites qui ne sont pas parfaitement claires. Jongué était hyper sensible, il souffrait beaucoup. Il se sentait entre l’arbre et l’écorce, entre l’Amérique et l’Europe, entre le Noir et le Blanc, entre le français et l’anglais. Je n’ai pourtant pas voulu percer tous ses secrets. Parce que ce sont des trésors. Je préfère suggérer que décortiquer. Lui-même le faisait avec ses photos impressionnistes, un peu floues, difficiles à décrypter... 

Il était effectivement un excellent photographe et un portraitiste d’exception. Qu’en dites-vous ?

Je suis photographe moi-même et je trouve son travail formidable. Il était en avant de son époque. Il a été l’un des premiers à utiliser Photoshop. Ce n’était pas un puriste. Il retravaillait sa photo, jouait avec les couleurs, s’intéressait aux effets Polaroïd pour donner à ses images une forme d’instantanéité. 

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS DU 3 MARS

Serge Emmanuel Jongué, photographe

Quel héritage laisse-t-il aux Québécois ?

Au cinéma comme en photographie, il y a une recherche de pureté qui m’embête. Il y a beaucoup de films statiques et campés dans la lumière naturelle. Cela traduit un désir de ressembler à l’autre. C’est peut-être imputable aux festivals [de cinéma]. Alors que Jongué proposait une photo différente, non documentaire, impressionniste, dans laquelle il mélangeait écriture et image. Pour moi, c’est stimulant. 

Le métissage de sa propre personne s’est transposé dans son art ?

Exactement. 

IMAGE FOURNIE PAR LES FILMS DU 3 MARS

Affiche du film Jongué, carnet nomade

Vous avez 40 ans de métier. Ce film semble s’inscrire en continuité avec votre œuvre nourrie par la multiplicité. Qu’en dites-vous ?

Oui, je suis très attiré par l’hybridité, l’impureté, la porosité, le mélange de différentes choses. J’aime le côté bâtard de la vie qui se manifeste dans l’art populaire. C’est sans doute le fruit de ma culture sud-américaine qui accepte tout, sans catégoriser les arts par classes sociales. 

Aux cinémas Moderne et du Musée dès le 24 juillet et en VOD le 31 juillet.