(Paris) Cinq ans après La famille Bélier, Éric Lartigau propose un film relatant l’histoire d’un restaurateur basque, interprété par Alain Chabat, qui devient obsédé par ses correspondances virtuelles avec une jeune Coréenne dont il a fait la connaissance sur Instagram. Au point où il décide d’aller la rejoindre à Séoul. Nous en avons discuté avec le réalisateur.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Comment fait-on pour envoyer un homme menant apparemment une vie harmonieuse au Pays basque avec ses fils et son ex-femme dans un pays dans lequel il n’a plus aucun repère ?

Le jonglage est singulier, mais j’avais envie de voir ce personnage se confronter à lui-même, dans un environnement où il ne possède pas du tout les codes et sur lequel il n’a plus aucun contrôle. J’ai choisi la Corée, car j’avais envie de tourner avec Doona Bae depuis longtemps, et aussi parce que ce pays a émergé très vite, sur tous les plans, en l’espace de quelques années. Et puis, la Corée du Sud est entourée d’ennemis potentiels : la Corée du Nord, bien sûr, mais aussi la Chine et le Japon. C’est comme s’il planait une menace permanente sur la tête de ce pays. Tout cela me passionnait, en fait. S’immerger là-bas, c’est un sacré choc !

Y a-t-il eu un élément déclencheur particulier pour vous pousser à écrire cette histoire ?

Édouard Weil, le producteur du film, m’a raconté un jour un fait divers. C’était l’histoire d’un Polonais qui correspondait sur les réseaux sociaux avec une Chinoise. Au bout de plusieurs mois, cet homme décide de passer de l’autre côté du miroir, s’envole vers Pékin et, à son arrivée là-bas, personne, évidemment, ne l’accueille à l’aéroport. Et allez savoir pourquoi, il a commencé une grève de la faim ! Une petite rumeur s’est créée autour de lui et il a dû faire l’objet d’un rapatriement sanitaire au bout de quatre jours. Quand je me suis entretenu avec l’ambassade de la Corée, on m’a dit qu’une chose comme celle-là pouvait arriver environ quatre fois par mois là-bas. On retrouve dans les rues des Occidentaux complètement perdus, qui croyaient trouver l’âme sœur en Corée, pensant que ces femmes les accueilleraient à bras ouverts. Or, ces femmes, souvent plus jeunes, peuvent bien accepter virtuellement une rencontre après une discussion sur les réseaux sociaux, tout en sachant très bien que cela ne les engage à rien. Mais il y a des hommes qui prennent véritablement tout cela au premier degré.

Vous retrouvez Alain Chabat, avec qui vous avez travaillé en 2006 pour votre film Prête-moi ta main. Comment a-t-il vécu cette aventure plus particulière ?

Quand j’écris une histoire, j’ai tout de suite en tête les actrices et les acteurs à qui je compte donner des rôles. Dans ce cas-ci, j’ai pensé à Alain avant même de commencer l’écriture du scénario. Je lui ai d’ailleurs raconté l’histoire que j’étais en train d’imaginer lors d’un dîner et j’ai attendu à la fin pour lui annoncer que c’était à lui que je pensais. À sa réaction, j’ai vu qu’il était très content. Quand je lui ai donné le scénario, il m’a rappelé à peine trois heures après pour me dire à quel point il était enthousiaste.

PHOTO FOURNIE PAR A-Z FILMS

Alain Chabat dans #JeSuisLà, un film d’Éric Lartigau.

Quand on doit aller tourner dans un pays étranger qu’on ne connaît pas du tout, comment cela se passe-t-il ?

C’est très excitant. Avec le coscénariste Thomas Bidegain, nous sommes allés en Corée dès le début de l’écriture parce qu’il fallait bien s’imprégner du pays, et, surtout, de l’aéroport ! Incheon Airport, c’est une ville en soi. Par son gigantisme, son architecture, son mode de vie aussi, c’est très impressionnant. Ensuite, nous sommes allés à Séoul et nous nous sommes nourris du quotidien de la ville.

Thomas Bidegain est très associé au cinéma de Jacques Audiard, lequel est très différent du vôtre. Comment cette collaboration entre lui et vous s’est-elle faite ?

Thomas et moi nous sommes rencontrés sur La famille Bélier, alors que je lui ai demandé de collaborer à la toute dernière étape de l’écriture. Nous nous sommes tout de suite bien entendus et nous sommes devenus très proches. Quand je lui ai parlé de l’idée de #JeSuisLà, il a tout de suite allumé, même si je ne savais pas encore dans quelle direction aller. Je ne voulais pas quelque chose de dramatique, ni en faire une franche comédie non plus. La tonalité d’un film s’impose d’elle-même au fil de l’écriture. D’emblée, je préfère voir les choses d’un œil plus positif.

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Doona Bae et Alain Chabat dans #JeSuisLà, un film d’Éric Lartigau.

Vous faites écho au concept coréen du « nunchi » dans votre film, lequel consiste à comprendre et à décoder les émotions de quelqu’un d’autre sans qu’il ait à les formuler verbalement.

C’est drôle, car cela a toujours fait partie de moi. Même petit, je ressentais chez les gens l’énergie dans laquelle ils étaient. Je me construisais ensuite des histoires et je me suis rendu compte que souvent, les histoires que j’imaginais à propos de ces personnes correspondaient à une certaine réalité. Et là, tout à coup, Thomas a trouvé ce mot au fil de ses recherches, très lié à la culture coréenne. J’en ai été ému tellement je comprends parfaitement bien ce concept.

#JeSuisLà est votre premier film depuis La famille Bélier, qui a connu un succès phénoménal. Sentez-vous les fortes attentes placées en vous par le milieu ?

De la part des professionnels, oui, sans doute. Cette pression extérieure peut même rendre dingue. Je n’irai pas me mettre de pression supplémentaire sur les épaules, mais l’angoisse d’une sortie reste toujours la même. Je croyais que ça allait s’arranger au fil des films, mais je constate que c’est de pire en pire ! Je ne saurais dire s’il y a pour moi un avant et un après La famille Bélier, car peu importe le film précédent, on passe toujours un cap dans sa tête, par rapport à soi et par rapport à sa création. Cela dit, j’en ai marre d’attendre quatre ans entre chaque film. Alors là, j’en ai écrit deux, coup sur coup ! Il y a d’abord l’adaptation d’une bande dessinée japonaise, Cet été-là, et j’enchaînerai ensuite avec une pure comédie. Partir sur d’autres histoires tout de suite, ça régénère, je trouve !

#JeSuisLà prendra l’affiche le 24 juillet. Les frais de voyage ont été payés par Unifrance.