Œuvrant de façon indépendante depuis plus de 25 ans, la cinéaste américaine Kelly Reichardt (Wendy and Lucy, Certain Women) propose avec First Cow un western nouveau genre, dans la mesure où le récit emprunte un point de vue plutôt inhabituel. Les thèmes abordés dans cette histoire d’amitié entre un cuisinier et un immigré, campée dans l’Oregon du XIXe siècle, résonne aussi de façon particulière à notre époque. Cet entretien a eu lieu avant la mort tragique de George Floyd.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Votre film est l’adaptation d’un roman de Jonathan Raymond, dans lequel un chef cuisinier venu de Boston parvient à faire des miracles culinaires dans le contexte de la conquête de l’Ouest. La vache du titre fait écho à celle qui, la première, s’est retrouvée sur le territoire, et dont il doit tirer en secret le lait pour en faire la matière première de ses recettes. Voyez-vous une dimension politique à cette histoire ?

Oui, même si le récit se concentre avant tout sur l’histoire d’amitié entre deux hommes qui, l’un comme l’autre, cherchent à trouver leur place dans un monde où tout est encore à faire. On évoque aussi dans cette histoire les débuts du système capitaliste, la façon dont il fonctionne et l’impact qu’il a eu sur les Premières Nations et sur la construction même de la mythologie de l’Ouest. En 1820, ce territoire qu’on nomme aujourd’hui l’Oregon était principalement habité par les autochtones et les immigrés.

Ne voyez-vous pas dans cette histoire entre ce cuisinier de Boston et cet immigré chinois un écho encore plus fort aujourd’hui, alors que l’Amérique semble traverser une nouvelle crise identitaire ?

Le roman ayant été publié en 2004, je ne sais si cette histoire est encore plus pertinente aujourd’hui qu’à l’époque de sa sortie. Cela dit, les choses sont encore plus exacerbées, je crois. L’Amérique a toujours été structurée par les Blancs, mais là, nous vivons à une époque où nos dirigeants ne font même plus semblant d’essayer de faire autrement. Ils revendiquent même leur façon de faire.

PHOTO ANNEGRET HILSE, REUTERS

La réalisatrice Kelly Reichardt à la Berlinale, où le film a été présenté en compétition officielle en février dernier

Campé à l’époque de la conquête de l’Ouest, votre film puise à même l’imagerie du western. Or, il relève davantage du drame intimiste. Est-ce l’envie d’aborder l’un des genres fondateurs du cinéma américain avec une nouvelle approche qui vous a motivée ?

Privilégier un point de vue inhabituel pour raconter une histoire campée dans l’Ouest constitue déjà une nouvelle approche. Le point de vue du héros mâle et blanc est ici écarté. Le récit de First Cow est plutôt construit autour de gens qui ne sont pas dans le système du pouvoir. Et même si leur histoire n’est pas directement évoquée dans le film, je tenais à honorer la présence des peuples autochtones, sans faire d’eux des ennemis ou projeter sur eux la figure de l’étranger. Au fait, qui est l’étranger ici ?

Vous proposez également une vision différente de l’amitié masculine, du moins différente de celle qui fut toujours représentée dans les œuvres évoquant le passé historique.

Les personnages déploient ainsi une force morale plus inattendue. Il est beaucoup plus difficile de survivre dans un milieu de ce genre en étant conscient de sa vulnérabilité et en s’affichant comme une personne réfléchie et sensible. Il faut beaucoup plus de courage pour s’assumer de cette façon, car la voie la plus pratique consiste à entrer dans le moule. Ça renvoie à la citation de William Blake qu’on peut lire au début du film : The bird a nest, the spider a web, man friendship. [« À l’oiseau le nid, à l’araignée la toile, à l’homme l’amitié.»]

Vous signez vous-même le montage de votre film. Pourquoi ?

Parce que j’aime ça ! Au début, je m’y appliquais parce que je ne pouvais me permettre d’embaucher quelqu’un pour le faire, mais j’y ai pris goût. Maintenant, je n’ai pas envie de laisser cette étape à quelqu’un d’autre. Quand je monte, j’ai l’impression de pouvoir mettre ma patte sur quelque chose de concret dans la fabrication même de mon film. Après avoir collaboré avec tellement de personnes, il est bon de pouvoir se retrouver seul avec soi-même, à confronter le travail qui a été fait. C’est à cette étape qu’on peut vraiment ressentir la dynamique d’une séquence pour laquelle s’offre une multitude de directions.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser au cinéma ?

Je n’ai pas vraiment grandi en espérant faire du cinéma, mais je me suis intéressée très tôt à la photographie. Quand j’ai quitté la Floride pour m’installer à New York, j’avais envie de faire des films, mais je n’avais aucune idée de la manière de m’y prendre. Ça n’est qu’à Boston, où j’ai étudié en arts, que j’ai pu me nourrir de cinéma. Je me rendais quotidiennement au Brattle Theatre pour y voir le programme double, qui changeait tous les soirs. Pendant 10 ans, j’ai essayé de rattraper le temps perdu. Quand j’ai vu Stranger than Paradise [de Jim Jarmusch], ce fut une révélation. À partir de ce moment-là, tout est devenu possible à mes yeux. Mes premiers essais étaient un peu pour moi comme des bouteilles jetées à la mer. Maintenant, mes films prennent davantage la forme de projets sur lesquels je peux travailler et qui peuvent m’enthousiasmer. Mon métier est complètement intégré à ma vie. En fait, le cinéma est ma vie !

First Cow a été sélectionné en compétition officielle au Festival de Berlin et a fait l’objet d’une projection de gala. Que retenez-vous de cette expérience ?

Qu’on ne m’a pas posé de questions sur la lenteur du film là-bas !

First Cow prend l’affiche le 10 juillet en version originale.