Tahar Rahim incarne l’un des personnages pivots de The Eddy, une série de prestige produite par Netflix, conçue et réalisée en partie par Damien Chazelle. L’occasion était belle de prendre des nouvelles de l’acteur français, révélé grâce à Un prophète il y a un peu plus de 10 ans.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

The Eddy est le nom d’une boîte de jazz à Paris, tenue par un pianiste new-yorkais exilé en France, anciennement célèbre aux États-Unis. Ce dernier est évidemment responsable de la direction artistique de la boîte – il dirige le band maison – et s’est trouvé un associé pour s’occuper de tout l’aspect administratif qu’implique la direction d’un tel établissement. André Holland (Moonlight) incarne Elliott, le pianiste, et Tahar Rahim interprète Farid, son homme de confiance.

« On m’a appris que Damien [Chazelle] pensait à moi pour ce rôle, confie l’acteur au cours d’un entretien téléphonique accordé à La Presse. J’ai été surpris par cette proposition, car nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. J’étais super excité, car Damien est un cinéaste que j’admire. Whiplash m’a bouleversé pour mille raisons. Sa façon de filmer la musique comme dans un film de boxe m’a semblé sublime. Son approche de la comédie musicale avec La La Land est aussi très personnelle, tout en rendant hommage au genre. »

Tahar Rahim a souvent eu l’occasion de tourner sous la direction de grands cinéastes (Jacques Audiard, Fatih Akin, Asghar Farhadi, entre autres), mais cette fois, il s’est retrouvé à travailler avec un cinéaste tout aussi réputé, lauréat d’un Oscar, mais un peu plus jeune que lui. La dynamique n’était pas la même.

« J’avais en face un cinéaste issu de la même génération que la mienne alors qu’ils ont habituellement 15 ou 20 ans de plus que moi, explique-t-il. Du coup, ça a engendré un autre rapport, très contemporain, très décomplexé. On échangeait comme deux hommes du même âge et ça a simplifié les choses dans le processus de création. Le fait que Damien parle parfaitement bien le français a aussi fait tomber la barrière tout de suite. Il connaît très bien la culture française, la chérit même, particulièrement dans son cinéma. » 

Sa connaissance profonde de notre culture, mêlée au rythme de la culture anglo-saxonne, donne quelque chose d’extrêmement intéressant.

Tahar Rahim

Rappelons qu’en plus d’en assurer la supervision, Damien Chazelle signe la réalisation des deux premiers épisodes de la série, qui en compte huit. Alan Poul (The Newsroom), Houda Benyamina (Divines) et Laïla Marrakchi (Le bureau des légendes) se partagent les six autres.

Couple à l’écran, couple à la ville

Imaginée il y a plusieurs années par le compositeur Glenn Ballard, qui avait soumis un premier traitement au producteur Alan Poul, la série n’a rien d’une comédie musicale, même si la musique, toujours jouée en direct, y occupe un espace très important. Comportant autant de français que d’anglais, The Eddy regroupe aussi une distribution internationale dans laquelle se retrouvent notamment Joanna Kulig (Cold War), Amandla Stenberg (The Hate U Give), Benjamin Biolay (Chambre 212), Alexis Manenti (Les misérables) et, dans l’un des rôles principaux, Leïla Bekhti (Le grand bain). C’est dire que pour la première fois, Tahar Rahim a donné la réplique à sa compagne de vie, qui incarne aussi sa compagne à l’écran.

« Nous nous étions croisés sur le plateau d’Un prophète, mais nous n’avions pas de scènes à jouer ensemble, Leïla et moi, rappelle-t-il. Quand nous nous sommes retrouvés sur le plateau de The Eddy, nous étions un peu intimidés au départ. Je me souviens très bien qu’au premier jour de tournage, nous étions même un peu gênés, un peu gamins. On riait pour rien parce qu’on se découvrait alors sur un terrain dont on se parle souvent, mais que nous n’avons jamais fréquenté ensemble. Après deux ou trois prises, on s’est dit qu’il fallait oublier, être seulement nos personnages. Et si des gestes plus intimes nous viennent naturellement parce qu’ils proviennent de nous, eh bien, tant pis, donnons-les ! Une fois cela établi, nous n’y avons plus pensé et ce fut assez agréable, assez drôle. »

Comme j’admire Leïla en tant qu’actrice, c’était intéressant d’être en face de l’actrice plutôt que de ma conjointe !

Tahar Rahim

Même s’il joue l’administrateur, Tahar Rahim a néanmoins dû apprendre à chanter, à danser, à jouer de la trompette. Farid n’a en effet rien de la personnalité austère qu’on associe parfois à la fonction. L’homme est très charmeur, bon vivant, fait partie de ces gens qui motivent les troupes, toujours en mode solution.

« Le personnage était plutôt écrit comme ça, mais Damien m’a aussi donné l’occasion d’improviser, explique le comédien. Il m’a poussé à combler des vides, à dire des choses, à me déplacer, à me mouvoir dans l’espace, toujours en cohérence avec le personnage, bien sûr. Mais il est vrai que le style du personnage vient de moi, car Damien m’a laissé libre. Alors je me suis dit : “Allons-y ! Chantons, dansons, allumons la lumière dans cet endroit plutôt sombre.” Farid est à peu près le seul personnage solaire de cette série. Ça m’intéressait de pouvoir montrer ça aussi. »

Dans la peau du « Serpent »

Au moment où tous les plateaux de tournage se sont éteints, Tahar Rahim était en train de tourner The Serpent, une série britannique produite par la BBC, destinée aussi à Netflix. Les sept derniers jours de tournage auront lieu quand les activités pourront reprendre – quand et comment, personne ne le sait –, mais l’acteur souligne que d’incarner le célèbre criminel Charles Sobhraj, dit le Serpent, relève d’un fantasme de jeu. Rappelons que Sobhraj, toujours emprisonné au Népal à ce jour, est un tueur en série qui, au cours des années 70, a assassiné plus d’une dizaine de touristes occidentaux en Asie. La Québécoise Marie-Andrée Leclerc, qui en est tombée amoureuse en 1975 après l’avoir rencontré en Inde, est devenue sa complice. Dans cette série, cette dernière, morte d’un cancer en 1984, est interprétée par Jenna Coleman.

« Je rêvais de ce personnage depuis mes 16 ans, depuis que j’ai lu un livre consacré à Sobhraj ! raconte Tahar Rahim. Quand on se fantasme comme acteur, voilà un genre de personnage caméléon qu’on a envie de jouer, dans lequel on ne peut cependant pas du tout se projeter en tant qu’être humain. C’est la première fois que je suis bousculé par une histoire vraie, tellement irréelle et improbable qu’on ne pourrait même pas l’inventer en fiction. »

The Eddy sera offert sur Netflix le 8 mai.