Dans le nouveau film de François Girard, Clive Owen incarne un violoniste virtuose disparu mystérieusement depuis des années, sans même donner de nouvelles à sa famille adoptive. Entretien avec un acteur dévoué.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il apparaît seulement dans le dernier acte d’un film où le personnage qu’il incarne dans sa version adulte est aussi interprété par un enfant et un adolescent. Cette partition n’en a pas moins exigé beaucoup de travail de la part de Clive Owen, dans la mesure où toute la charge émotive de The Song of Names repose sur ses épaules. Et puis, il y a cette partie plus technique, pour laquelle l’acteur britannique a dû apprendre comment faire illusion en jouant du violon.

« J’avais vu les films précédents de François, un cinéaste que j’admire, et sa passion m’a convaincu, a déclaré l’acteur au cours d’un entretien téléphonique accordé à La Presse. Pour le violon, François m’a demandé d’aller aussi loin que je le pouvais, mais il m’a promis en même temps qu’il me filmerait d’une façon qui paraîtrait toujours crédible. Peu de cinéastes pouvaient, comme François, rendre justice à cette histoire qui repose beaucoup sur la musique. »

« Pourquoi moi ? »

Adapté du roman de Norman Lebrecht et scénarisé par Jeffrey Caine (The Constant Gardener), The Song of Names évoque l’histoire d’amitié entre deux jeunes garçons. L’un est britannique, l’autre est un violoniste prodige juif polonais, dont la famille a été déportée au camp de Treblinka pendant la guerre. Il appert que le musicien, que la famille de Martin (Tim Roth) a adopté, a disparu le soir même où il devait offrir un concert qui l’aurait révélé au monde. Trente-cinq ans plus tard, Martin repart à la recherche de son ami Dovidl (Clive Owen) après avoir vu en audition un jeune violoniste qui, avant de jouer sa pièce, a fait exactement le même rituel que son ami à l’époque.

J’ai été très ému à la lecture de ce scénario, fort bien écrit. Mais je me suis demandé pourquoi François [Girard] avait pensé à moi pour ce rôle. Je ne comprenais pas. Nous nous sommes rencontrés, nous avons discuté, et j’ai accepté. Tout de suite !

Clive Owen

Aux yeux du cinéaste québécois, à qui l’on doit notamment Le violon rouge et Hochelaga, terre des âmes, les raisons pour lesquelles il a fait appel à Clive Owen paraissent pourtant évidentes.

« En fait, trouver l’acteur qui pouvait jouer ce personnage me causait un gros stress, explique François Girard. Pendant une bonne partie du film, Dovidl fait l’objet d’une recherche et personne ne sait ce qui lui est arrivé. En plus, ce personnage est, sur papier, un peu rigide, un peu sombre. Il y a alors danger que le courant empathique ne s’établisse pas entre le spectateur et lui. Ce qui veut dire que par-dessus tout, j’avais besoin d’un acteur charismatique, et à cet égard, il n’y a pas plus charismatique que Clive ! Je suis allé lui parler de ce projet à New York, alors qu’il jouait M. Butterfly à Broadway. »

Un grand défi

Clive Owen a rencontré les deux acteurs qui jouent son personnage à des âges différents, a aussi travaillé avec un coach de violon avec eux, mais il estime que François Girard avait quand même un défi plus grand à relever que lui.

PHOTO ANDY KROPA, ASSOCIATED PRESS

Clive Owen et Francois Girard

« Quand j’ai vu le film pour la première fois, j’ai été impressionné – et ravi – de voir à quel point ça fonctionnait, fait remarquer l’acteur. C’est fluide, ça a l’air facile, pourtant, ça ne l’est pas du tout. Luke Doyle, Jonah Hauer-King [les interprètes de Dovidl plus jeune] et moi avons partagé le même coach, qui était au fait de ce que nous faisions tous les trois, afin que notre style soit cohérent. Mais c’est surtout François qui avait la vision d’ensemble. »

Même si Clive Owen exerce ce métier depuis maintenant une trentaine d’années, le premier visionnement d’un film dans lequel il joue est toujours pour lui une épreuve. The Song of Names n’a pas fait exception.

« Je suis alors toujours terriblement nerveux, confie-t-il. D’ailleurs, je préfère regarder le film seul. Ultimement, le cinéma est l’art du metteur en scène. L’acteur ne sait pas comment le montage sera fait ni quelles prises seront choisies. Dans ce cas-ci, me glisser dans la peau d’un violoniste virtuose juif orthodoxe constituait un défi. Cette culture ne m’étant pas familière, j’ai dû faire beaucoup de recherches, y consacrer tout le temps que j’ai pu, car je craignais de ne pas être authentique. J’ai été très impressionné par le travail de François. »

Un besoin viscéral

Ayant eu l’appel de la vocation très jeune, sur les planches d’un théâtre à l’école, Clive Owen est aujourd’hui, à 55 ans, l’un des acteurs les plus accomplis. Pourtant, il a encore du mal à croire à ce qui lui arrive.

« Cela dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer, s’exclame-t-il. Quand j’ai commencé à jouer, je ne pensais même pas en faire une carrière, mais il y avait en moi un besoin viscéral qui me poussait à le faire. De la petite ville dans les Midlands où j’ai grandi, je me suis inscrit pour suivre des cours à la Royal Academy of Dramatic Art et on m’a accepté. Pour moi, ce fut une étape énorme. D’autres étapes ont été franchies par la suite, mais jamais, jamais je n’aurais pu rêver de la carrière que je mène aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir une chance incroyable, et je suis toujours passionné de la même façon. La pulsion est la même et, étrangement, je suis enthousiasmé par les mêmes choses. Je crois que c’est bien. »

Rappelons que Clive Owen tourne actuellement Lisey’s Story, une minisérie écrite par Stephen King lui-même à partir du roman du même nom qu’il a publié en 2006. Celle-ci comportera huit épisodes et sera diffusée par Apple TV+. Ensuite, l’acteur incarnera l’ancien président Bill Clinton dans la troisième série d’American Crime Story, aussi déclinée en huit épisodes, que diffusera le réseau FX l’automne prochain. Celle-ci aura pour titre Impeachment.

The Song of Names (Le chant des noms en version française) prendra l’affiche le 25 décembre à Montréal et le 10 janvier ailleurs au Québec.