Dans La belle époque, film écrit et réalisé par Nicolas Bedos, Fanny Ardant incarne une femme qui ne reconnaît plus l’homme qu’elle a aimé et avec qui elle a vécu pendant 40 ans. Ce dernier, incarné par Daniel Auteuil, choisit de recréer un passé de cinéma dans l’espoir de rallumer la flamme chez celle dont il est toujours amoureux fou. Nous avons joint l’actrice à Paris.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Quand on fait leur rencontre dans La belle époque, rien ne va plus dans le couple que forment Marianne (Fanny Ardant) et Victor (Daniel Auteuil). En fait, l’usure du temps a fait son œuvre après des décennies de vie commune. À la première lecture du scénario, Fanny Ardant a été enthousiasmée par l’histoire que Nicolas Bedos a écrite, mais elle a quand même posé une condition avant d’accepter le rôle.

« J’ai dit oui, à la condition que Marianne ne soit pas trop méchante. Je n’aime pas les femmes méchantes ! », raconte l’actrice au cours d’un entretien téléphonique. « Cela dit, Marianne n’utilise pas la méchanceté de façon gratuite. Elle s’y prend comme ça pour réveiller les gens qu’elle aime. Marianne a ce côté cruel, impertinent, insolent parfois, mais elle se désole de ne plus voir en face d’elle l’homme avec qui elle a vécu une passion fatale. Dans cette histoire, qui commence mal, il y a quand même une évolution. Personne n’a envie de voir un amour finir. »

Comme un fleuve qui coule…

L’originalité de La belle époque, film qui a été lancé en présentation spéciale au Festival de Cannes, réside dans la reconstitution du moment où Marianne (Doria Tillier l’incarne jeune) et Victor se rencontrent la première fois, dans laquelle le Victor d’aujourd’hui joue son propre rôle. Pour lui changer les idées, son fils lui a en effet offert les services d’une entreprise spécialisée dans la reconstitution d’évènements — peu importe l’époque —, pour lesquels on utilise des moyens de cinéma. 

Par nostalgie ou romantisme, sans doute les deux, Victor a choisi de revenir à ce beau jour du 13 mai 1974, quand il est tombé amoureux de celle avec qui il a partagé tant d’années de sa vie.

PHOTO DOMENICO STINELLIS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Fanny Ardant au bras du scénariste et réalisateur de La belle époque, Nicolas Bedos, au festival de Rome

« Nicolas [Bedos] me disait toujours de ne pas avoir peur d’être dure au départ afin que le rôle ait un arc, avec un début, un milieu et une fin, explique Fanny Ardant. D’une certaine façon, ces deux personnages se mentent à eux-mêmes, lui en restant dans le passé, elle en se faisant croire qu’elle est très moderne, très techno, très dans le coup, alors qu’en fait, elle a simplement peur de rater le train. Personnellement, j’aime bien jouer un rôle instinctivement, dans une certaine inconscience, sans être trop au fait des tenants et aboutissants de l’histoire. J’aimais beaucoup être dirigée par Nicolas parce qu’il savait parfaitement quel tempo donner aux scènes. Par exemple, il demandait que les scènes d’engueulade soient très rythmées, très rapides, comme des gens qui se balancent des choses à la tête. Or, les scènes qui rappellent le passé sont beaucoup plus douces, plus amples. Comme un fleuve qui coule… »

La belle époque, qui connaît un très beau succès public en France depuis sa sortie le mois dernier, confronte inévitablement le spectateur à la notion du temps qui passe. Un sentiment de nostalgie en émerge, un état que l’actrice assume pleinement dans sa vie.

Je suis quelqu’un de très nostalgique. Autant je vis à plein le moment présent, autant je pense beaucoup au passé, qui, à mon sens, est une très grande richesse. Je ne pense jamais au futur.

Fanny Ardant

« Nous vivons dans une société où il faut toujours avancer, où l’on nous pousse toujours vers l’optimisme, poursuit l’actrice. Mais qu’elle soit heureuse ou malheureuse, notre mémoire est là, comme un témoin de notre vie. Si l’on ne garde aucun souvenir de son existence, si on ne les revisite jamais, je ne sais franchement plus ce qu’on est. On devient de la pierre. Une humanité sans mémoire est une humanité monstrueuse ! »

Des années marquantes

Le personnage qu’incarne Daniel Auteuil, à qui Fanny Ardant donne la réplique pour la toute première fois, choisit de retourner dans les années 70 pour retrouver la pureté de son sentiment amoureux. Mais cette décennie, au cours de laquelle l’actrice a vécu sa vingtaine, reste à ses yeux très marquante dans l’histoire de la civilisation occidentale.

« On peut évidemment idéaliser cette époque parce qu’elle nous rappelle notre jeunesse, mais on ne peut pas non plus passer à côté de ce qu’elle a été pour la musique, la littérature, les engagements politiques, pour la vibration du monde. Et ce n’est pas être un vieux con que de le dire parce que la richesse culturelle suit toujours des mouvements de pendule. Je me dis aussi qu’à chaque époque, chacun est responsable de sa vie. On peut prendre ce qui nous intéresse et jeter le reste parce qu’on est toujours libre, jusqu’à ce qu’il y ait une dictature. Être de son temps est un faux problème. L’âme d’un individu ne change pas. Dans toute époque, il y a du bien et du moins bien. »

Et quelle époque choisirait Fanny Ardant si elle pouvait reconstituer un évènement de la même manière que Victor dans le film ?

« Je choisirais la veille des grandes vacances, quand le portail s’ouvre à la fin des classes. Je détestais l’école. J’ai encore en moi cette joie très profonde, que rien ne peut remplacer ni ne pourra remplacer. »

Une actrice « non professionnelle »

Alternant les rôles au théâtre et au cinéma (elle monte actuellement sur les planches en France pour jouer La passion suspendue, de Marguerite Duras), Fanny Ardant garde intact le plaisir d’incarner un personnage, d’autant qu’elle a la liberté de choisir ses rôles.

« Je ne suis pas une actrice professionnelle, au sens où je ne peux jouer que des rôles que j’aime. Je n’ai pas besoin qu’on aime mon personnage, mais moi, j’ai besoin de l’aimer. Il ne s’agit pas de jouer pour jouer. J’aime alterner le cinéma et la scène. Au théâtre, on purifie son sang. Il y a dans l’exercice même de cet art quelque chose qui vous force à travailler votre instrument. Le jour où je m’ennuierai, je ne ferai plus ce métier ! »

La belle époque prend l’affiche le 13 décembre.