Le Français Luc Moullet a fait ses premiers pas dans le monde du cinéma en 1955, d’abord comme critique, puis à titre de cinéaste. Quarante-trois films plus tard, l’homme de 82 ans, à qui les RIDM consacrent une rétrospective et une classe de maître, conserve son côté iconoclaste. Pour le meilleur… et le meilleur. Rencontre.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

On ne compte plus les épithètes pour traduire la volonté d’indépendance du cinéaste Luc Moullet. Iconoclaste, franc-tireur, pince-sans-rire, malicieux…

« Et aussi le poil à gratter du cinéma français », ajoute en souriant Antonietta Pizzorno, sa conjointe, coscénariste et actrice dans plusieurs de ses films. 

L’homme a été comparé à Luis Buñuel, Jacques Tati et Buster Keaton. Dans son œuvre, il informe, il s’indigne, il amuse, il prend les choses à contre-pied. Sa critique sociale est sans compromis. Et en plus, l’homme n’hésite pas à se glisser devant la caméra avec sa personnalité qui ne passe pas inaperçue.

Le meilleur exemple se trouve dans son court métrage Foix, film de 13 minutes (disponible sur YouTube) dans lequel Luc Moullet se paie la tête, avec une bonne dose de cynisme, de « la ville la plus ringarde de France ».

A-t-il déjà remis les pieds dans cette commune d’Occitanie depuis la sortie de son film en 1994 ? « Oui, mais en portant des lunettes. Et je dois dire que ça n’avait pas beaucoup changé », indique M. Moullet, rencontré hier matin.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Le cinéaste Luc Moullet et sa conjointe Antonietta Pizzorno

De passage à Montréal pour la cinquième fois, dont une présence au Festival des films du monde en 1988, M. Moullet accompagne une importante rétrospective que lui consacrent les Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Depuis mercredi et jusqu’à dimanche, les RIDM présentent 12 de ses films, dont quatre longs métrages.

À cela s’ajoute une leçon de cinéma qui se tiendra vendredi à compter de 18 h à la Cinémathèque québécoise.

Son épouse plonge la main dans un sac et en ressort un bout de corde. Les RIDM ont demandé à M. Moullet d’apporter un objet qui le représente bien et c’est celui qu’il a choisi. « Comme je fais des films pas chers, on me qualifie en France de Moullet bout de ficelle », lance le cinéaste qui écrit actuellement ses mémoires.

De Godard à Isabelle Prim

Peut-être moins connu que ses contemporains, Luc Moullet est associé à l’émergence de la Nouvelle Vague et a connu tous les grands réalisateurs de cette époque.

« C’est François Truffaut qui m’a fait entrer aux Cahiers du cinéma, dit-il. J’y ai publié le premier long compte rendu, sept ou huit pages, sur le film À bout de souffle de Jean-Luc Godard. Ce dernier a dit à son producteur, qui était en fait son factotum, de me faire faire un film. Ce fut Un steak trop cuit. »

Dans son premier long métrage, Brigitte et Brigitte, le cinéaste a d’ailleurs donné des rôles à plusieurs de ses collègues réalisateurs : Claude Chabrol, André Téchiné, Éric Rohmer, Samuel Fuller.

Sortant du cadre, ses films ont abordé toutes sortes de questions comme la santé mentale (La terre de la folie), la fraude dans le métro parisien (Barres), la dictature des grands centres commerciaux (Toujours plus) ou même les terrils (La cabale des oursins). Plusieurs de ses œuvres sont campées dans des endroits retirés, voire oubliés, loin des centres.

J’aime aller sur les terrains non défrichés.

Le cinéaste Luc Moullet

Lui-même est un grand marcheur et cycliste qui a trouvé plusieurs de ses sujets au cours de randonnées quotidiennes.

Les années ont passé et il a maintenant ralenti. Son dernier film est sorti en 2014 et il n’a pas d’autres projets en chantier, se concentrant actuellement sur l’écriture. Mais il garde l’œil ouvert sur les jeunes talents.

Lorsqu’on lui demande qui sont les cinéastes à suivre, il nomme spontanément Isabelle Prim (qui a déjà eu une carte blanche au Festival du nouveau cinéma) et Hendrick Dusollier.

« Luc est très perspicace dans ce domaine, assure Antonietta Pizzorno. Il est très fort en matière de découvertes. »

La rétrospective Luc Moullet aux RIDM se poursuivra le lundi 25 novembre et le mardi 26 novembre à la Cinémathèque québécoise avec la diffusion de cinq films qu’il viendra présenter.