En 1976, le film The Battle of Midway, de Jack Smight, mettait en vedette un personnage fictif, le capitaine Matt Garth, incarné par Charlton Heston. En revisitant cette bataille aéronavale de la Seconde Guerre mondiale, Roland Emmerich a plutôt choisi de se coller le plus près possible à l’histoire. En faisant notamment du personnage (réel) de Richard « Dick » Best son héros. En entrevue téléphonique, il nous explique pourquoi.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Foi de Roland Emmerich, l’histoire est une curieuse discipline. Une science dans laquelle une chatte ne retrouverait pas ses petits. Pour cause d’interprétations multiples.

« Vous lisez un ouvrage qui raconte l’histoire d’un événement d’un certain point de vue et vous en lisez un deuxième qui apportera un éclairage très différent, lance le réalisateur, au bout du fil, de Los Angeles. Parfois, comme dans mon film, on se bute à des détails très techniques. Par exemple, la forme du siège du responsable de la radio dans les avions de l’époque. »

Comment alors séparer le vrai du faux ? On y parvient au terme de longues discussions, lance le réalisateur, qui compte une vingtaine de films et séries à son actif.

Dans le cas présent, Emmerich a entre autres échangé avec un cercle d’initiés de Midway, de 10 à 15 personnes, formant une table ronde sur l’internet. « Il m’est arrivé de les consulter trois, quatre fois par semaine, pour préciser des détails », lance-t-il. On remarquera aussi dans le générique de fin les noms de plusieurs consultants militaires.

« Mon film est aussi précis qu’on pouvait le faire. » — Roland Emmerich

Tenue du 4 au 7 juin 1942, soit six mois après l’attaque japonaise surprise sur Pearl Harbor, la bataille de Midway constitue un des tournants de la Seconde Guerre mondiale. Les Américains y ont remporté une grande victoire en coulant quatre porte-avions japonais. D’aucuns chez les historiens estiment qu’au lendemain de cette bataille, la suprématie japonaise dans le Pacifique n’était plus qu’un souvenir. Les Américains en tête, les forces alliées ont petit à petit repris les territoires sous domination nippone jusqu’à la capitulation du Japon, le 2 septembre 1945.

Un vrai héros

Toujours par souci historique, Emmerich a construit son film autour de plusieurs personnages aussi importants que réels.

On y retrouve, par exemple, l’amiral Chester Nimitz (Woody Harrelson), commandant en chef interarmées dans le Pacifique, Edwin Layton (Patrick Wilson), officier du renseignement qui a convaincu ses supérieurs que les forces japonaises voulaient attaquer les îles Midway (certains attribuent la paternité du décodage à Joseph Rochefort), et le pilote Richard « Dick » Best (Ed Skrein), dont les actions ont contribué à couler deux des quatre porte-avions japonais.

Dick Best est un peu à Midway ce que John Basilone a été à la bataille de Guadalcanal, qui a été racontée dans la série The Pacific, produite par Steven Spielberg et Tom Hanks.

« Il y a eu deux pilotes importants à Midway, raconte Emmerich : Dick Best et Dusty Kleiss. La responsabilité de ce dernier dans le coulage des porte-avions est cependant moins claire. Dans le cas de Best, on sait qu’en attaquant un premier porte-avions japonais, il a respiré un mauvais dosage d’oxygène dans son appareil. Cela a gravement endommagé ses poumons. Malgré tout, il est retourné en attaquer un second. C’est une histoire incroyable. De plus, Best était marié et père d’une petite fille à Oahu, un angle qui m’a intéressé. »

Dans son film, le réalisateur s’attarde aussi à expliquer comment les services de renseignement américains ont décodé les messages cryptés des forces japonaises, ce qui leur a permis de tendre un piège à leur ennemi autour des îles.

« Le service d’espionnage de la marine a eu un rôle crucial, soutient Emmerich. Il y avait un gigantesque conflit d’interprétation entre les services d’espionnage de Washington et d’Oahu. Ils ne s’entendaient pas sur le lieu de la prochaine attaque japonaise et c’est en envoyant un leurre qu’on a pu confirmer que Midway était dans leur ligne de mire. »

À noter que le film fait un clin d’œil à un autre cinéaste, le célèbre John Ford, qui était à Midway durant les événements et qui a pu en tirer un documentaire de 18 minutes récompensé d’un Oscar en 1943.

Plusieurs réalisateurs célèbres ont filmé la guerre. Pour eux, le fait de s’enrôler et de filmer constituait un acte patriotique. John Ford a même été blessé à Midway.

Roland Emmerich

Enfin, son film est dédié aux combattants tant américains que japonais. « Je ne crois pas qu’on puisse, de nos jours, créer des stéréotypes dans des films de guerre, dit-il. Aucun de ces soldats, marins ou officiers ne voulait entrer en guerre. Ce sont les politiciens qui les ont conduits là. C’est un nationalisme malavisé. »

L’amour de Montréal

PHOTO TIRÉE D’IMDB

Vous reconnaissez cette rue derrière Woody Harrelson ? C’est bien la rue Notre-Dame devant l’hôtel de ville de Montréal. Le spectateur remarquera une scène du film dans laquelle l’amiral Nimitz (Harrelson) débarque au pied de l’édifice Ernest-Cormier.

Après The Day After Tomorrow, White House Down et Stonewall, Roland Emmerich et son équipe étaient de retour à Montréal pour tourner Midway. Ils reviendront en 2020 pour Moonfall.

« À Montréal, j’adore l’équipe, lance l’intéressé. J’ai tourné le film 2012 à Vancouver et j’ai détesté ça. Je m’ennuyais de Montréal. J’aime le Vieux-Montréal, où je possède deux appartements. J’aime la nourriture et les gens. J’ai des amis à Montréal et je passe du bon temps à chacune de mes visites. »

Parmi les nombreux artisans québécois du film (regardez les noms au générique de fin), on retrouve le créateur de costumes Mario Davignon (voir l’entrevue qu’a réalisée avec ce dernier notre collègue Iris Gagnon-Paradis), qui sera aussi de l’aventure Moonfall, nous a confié le réalisateur. « Mario voulait tout reproduire correctement, relate M. Emmerich. Avec lui, pas question de travailler en surface. Il étudiait tout avec minutie. »

Midway sort en salle vendredi.