Depuis son lancement au festival de Toronto, tout s’enchaîne pour Antigone. Choisi pour représenter le Canada aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international, le nouveau long métrage de Sophie Deraspe, inspiré d’une œuvre pourtant millénaire, ne pourrait mieux s’inscrire dans l’air du temps. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Dès qu’une projection destinée aux gens de l’industrie a eu lieu au festival de Toronto, avant même sa première présentation officielle en primeur mondiale, une rumeur favorable s’est répandue à propos de cette nouvelle adaptation d’Antigone. Au point où, en plus de susciter l’intérêt des professionnels internationaux, le plus récent film de Sophie Deraspe (Les signes vitaux, Les loups) a décroché le prix du meilleur long métrage canadien. Depuis, la cinéaste est un peu entraînée dans un grand tourbillon.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Sophie Deraspe signe le scénario et la réalisation d’Antigone.

« Nous sommes allés présenter le film au festival de Busan, en Corée, au festival de Rome aussi, et après la sortie d’Antigone au Québec, nous irons à Los Angeles pour préparer la course aux Oscars, explique Sophie Deraspe au cours d’un entretien accordé à La Presse. On en profitera aussi pour tenter de se positionner aux Golden Globes et aux Independent Spirit Awards. Nous sommes bien conscients que nous ferons face à des pointures – Douleur et gloire (Pedro Almodóvar) et Parasite (Bong Joon-ho) entre autres –, mais notre stratégie consiste essentiellement à inciter les gens à voir le film. On mise sur le contenu ! »

Une lecture foudroyante

Le personnage mythique d’Antigone, une adolescente défiant l’autorité en dénonçant la justice des hommes, habite la cinéaste depuis longtemps. Depuis ce jour, en fait, où, étudiante en littérature à l’Université de Montréal, elle fut « foudroyée » par l’Antigone de Jean Anouilh, qui l’a incitée à lire ensuite la version originale de Sophocle, écrite il y a plus de 2000 ans.

« Dans l’ensemble de l’histoire de l’art, très eurocentrique, les femmes sont absentes, fait-elle remarquer. On ne prête de génie artistique à aucune d’entre elles, et il n’y a pas beaucoup d’héroïnes non plus. Même si, dans mon entourage, on ne m’a jamais fait sentir inférieure parce que je suis femme, j’ai quand même été éduquée dans un monde où toute l’histoire a été tracée par des hommes. C’est, je crois, la raison pour laquelle cette rencontre avec Antigone a été si forte. »

Nous ne sommes pas toutes des Antigone, mais ça fait du bien de tourner notre regard vers un personnage aussi vertueux, admirable, jeune, accessible, dont l’intelligence et le cœur parlent. C’est ça, d’abord, qui m’a frappée.

Sophie Deraspe

Ce n’est pourtant que des années plus tard que l’idée d’un film a germé, à la suite d’une question que la cinéaste s’est posée. En regardant une interview de l’une des sœurs de Fredy Villanueva, mort en 2008 après une intervention policière qui a mal tourné à Montréal-Nord, Sophie Deraspe a imaginé cette jeune femme comme une Antigone des temps modernes. De là est venue l’idée de s’inspirer du texte ancien pour le transposer dans une réalité très concrète, très actuelle. L’intrigue du film est ainsi construite autour d’une famille venue d’ailleurs, dont le destin est assombri par une tragédie qui emporte l’un des deux fils, et oblige l’autre à faire face à une justice dont la nature est intolérable aux yeux de leur sœur.

« L’un de ces frères est victime aux yeux de l’État et l’autre est un paria qu’on veut expulser, souligne la cinéaste. Lors de l’affaire Villanueva, j’ai vu des gens s’exprimer à propos de personnes qu’ils ne connaissent pas, pris dans une affaire dont ils n’ont pas été témoins, mais pour laquelle ils se donnent quand même le droit d’avoir une opinion. Je me suis dit que les réseaux sociaux agissaient comme le chœur d’une tragédie grecque. C’est là que me sont apparus les éléments clés de mon adaptation. »

Une résonance très actuelle

Les réseaux sociaux peuvent illustrer le pire du genre humain, mais aussi, parfois, le meilleur. Un mouvement de solidarité se construit autour d’Antigone, à partir d’une phrase qu’elle prononcera dans une cour de justice. « Mon cœur me dit » deviendra ainsi un slogan repris par des jeunes et deviendra un hymne d’espoir. À l’heure où Greta Thunberg mobilise la jeunesse du monde entier pour dire à quel point la situation est urgente à l’égard des changements climatiques, cette nouvelle adaptation d’Antigone ne pouvait pas mieux tomber.

Depuis que j’ai écrit ce scénario, j’ai tendance à remarquer toutes les Antigone que je peux repérer dans la vie.

Sophie Deraspe

« Greta en est le plus bel exemple. Cette jeune fille de 16 ans défie l’autorité – elle devrait être à l’école – parce qu’elle estime plus important d’affirmer son opposition à l’inaction des gouvernements. Elle est très soutenue, mais elle fait aussi l’objet de critiques incroyables. Je peux comprendre que des gens n’aient pas envie de la suivre, mais pourquoi l’attaque-t-on de façon aussi virulente ? Qu’est-ce que ça dit de nous ? Pourquoi cette haine ? »

Sophie Deraspe a en outre tenu à conserver les prénoms grecs anciens pour ses personnages, même si la famille dont elle relate le parcours vient du Maghreb.

« À mes yeux, il fallait les garder parce que si je changeais les prénoms, on tombait alors dans une histoire comme une autre. Je tenais à conserver le lien avec une histoire qui a traversé le temps grâce à de nombreuses adaptations, certaines célèbres, d’autres plus anonymes. J’avais envie d’appartenir à cette filiation. »

Une remarquable distribution

Mis à part quelques rôles plus secondaires, toute la distribution du film a été le résultat d’un « casting sauvage ». Sophie Deraspe a lancé des appels sur les réseaux sociaux, ainsi qu’auprès d’institutions scolaires accueillant une jeunesse diversifiée. La performance de Nahéma Ricci, choisie pour interpréter Antigone, fait l’unanimité. Cette dernière est entourée d’acteurs tout aussi crédibles qui, pour la plupart, font leurs premières armes à l’écran. Rachida Oussaada, formidable dans le rôle de la grand-mère Ménécée, est la tante de l’un des jeunes figurants. Elle a pratiquement été trouvée par hasard.

Bande-annonce d’Antigone

« À travers les jeunes, j’ai passé le mot pour trouver l’actrice qui pourrait jouer la grand-mère, explique celle qui compte aussi Le profil Amina dans sa filmographie. L’un d’entre eux m’a dit que sa tante, peut-être… Évidemment, je ne fais pas faire aux gens qui n’ont jamais joué de leur vie une audition comme on le fait traditionnellement quand on fait appel à des agences de casting. J’organise plutôt une rencontre, très simplement. Comme il y a une scène importante dans le film où la grand-mère entonne un chant, j’ai demandé à cette dame si elle saurait le faire, et là, sans aucune inhibition, elle s’est mise à chanter une chanson dans laquelle une mère parle à son fils. À la fin, elle était émue, moi aussi. Même si je ne comprenais pas les paroles, je sentais bien toute l’émotion qui passait à travers ce chant. »

Ayant un peu l’impression de tenir le flambeau olympique dans les mains, Sophie Deraspe se sent maintenant la responsabilité de bien représenter le pays dans la course aux Oscars. « On ne peut pas faire de prédictions, mais quoi qu’il arrive, je suis fière d’aller là-bas avec un film qui prône des valeurs d’empathie et de courage, avec un bel élan du cœur. Cette histoire ne s’est pas rendue jusqu’à nous pour rien. Elle comporte quelque chose de très puissant. »

Antigone prend l’affiche vendredi.