Le comédien Gilbert Sicotte est au sommet de son art dans Il pleuvait des oiseux, magnifique film de Louise Archambault adapté du roman de Jocelyne Saucier. Le film, qui prendra l’affiche demain, ouvre ce soir le 9e Festival de cinéma de la ville de Québec.

Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Vous avez vu le film pour la première fois avec un public le week-end dernier, au Festival international du film de Toronto. Est-ce que ça change la perspective ?

Gilbert Sicotte : Oui. Les gens sont très attentifs. On les sentait émus. Ils ont été remués. Je pense que c’est un film qui remue. Mais il y a un petit malaise à se regarder dans ce genre de film là.

M.C. : On ne peut pas avoir le même abandon…

G.S. : Exactement. C’est difficile d’analyser sa propre performance. Il y a des choses qu’on regarde et qu’on aime moins regarder !

M.C. : Est-ce que ça s’atténue avec le temps ? Est-ce qu’on devient plus indulgent ?

G.S. : On finit par accepter certaines choses. Mais c’est toujours un peu difficile. Je trouve que Louise [Archambault] a fait un beau film. Je regarde les camarades, je regarde l’atmosphère. Et puis, j’ai aimé voir la réaction des gens. On fait ça pour eux, aussi. Il faut, dans le jeu, que les gens puissent s’identifier quelque part. Qu’ils se reconnaissent, dans l’histoire, l’émotion, les personnages.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le comédien Gilbert Sicotte

M.C. : C’est drôle que vous disiez ça, parce que le film m’a beaucoup remué, moi aussi, et je reconnaissais mon père dans votre personnage. Vous avez tous les deux 70 ans, des voix graves et posées. Il a aussi un chalet où il aime s’isoler, au bord d’un lac. Il y a des choses qui nous ramènent à nous-mêmes dans notre façon d’apprécier une œuvre.

G.S. : C’est ça qui nous remue. J’ai toujours des images dans la tête, moi aussi. Mon père est toujours là, quelque part. Le jeu, on l’étire sur les âges. On m’a un peu vieilli pour le rôle. Mon père est mort à 65 ans, mais pour moi, il était vieux. Mes enfants et ma blonde vont voir le film pour la première fois. Ça m’énerve un peu parce que je sais qu’ils ne veulent pas m’imaginer vieux. 

Je sens le temps qui rentre. C’est troublant. J’ai beaucoup d’amis qui disparaissent, qui meurent. Ça va vite et ça va en augmentant, bien sûr. On se rend compte de la fragilité de tout ça.

Le comédien Gilbert Sicotte

M.C. : C’est le genre de récit qui peut facilement tomber dans le pathos, mais Louise Archambault a le don de jouer avec la corde sensible de l’émotion de manière très subtile. C’était aussi le cas avec sa mise en scène de Gabrielle, d’ailleurs.

G.S. : L’une des grandes qualités de Louise, c’est que peu importe la scène, même la plus lourde, elle reste légère. C’est très important et stimulant pour un acteur. Rester toujours dans la même émotion, ce n’est pas ça, la vie.

M.C. : Ce film, c’est aussi la rencontre de monuments du cinéma québécois. Quand vous êtes avec Rémy Girard, c’est à mes yeux la réunion des deux plus grands acteurs de cinéma du Québec. Les bons débarras reste sans doute mon film québécois préféré. Peut-être qu’on l’a magnifié avec le temps, mais il a très bien vieilli…

G.S. : C’est un film qui n’a pas d’âge. C’est sûr qu’il a une rythmique qui serait sans doute différente aujourd’hui, mais c’est un film qui vieillit bien.

M.C. : La langue de Réjean Ducharme est hors du temps. Quand vous regardez votre parcours, des Bons débarras à Il pleuvait des oiseaux, en passant par la narration de Léolo et les films Paul à Québec et Le vendeur, qu’est-ce qui vous vient en tête ? Ce sont des rôles forts…

G.S. : Je dis merci à la vie. Demain matin, il n’arriverait plus rien, et je serais très heureux de ce que j’ai pu faire. Il y a eu des choses formidables. J’ai été bien là-dedans. Il y a des personnages qui sont des cadeaux. Je l’apprécie grandement. C’est la rencontre aussi avec des cinéastes : Sébastien Pilote, Louise [Archambault], [Francis] Mankiewicz. 

C’est tout ça qui fait un film, au-delà du scénario. Les gens autour, qui réalisent, qui font la direction photo, qui nous choisissent. Et les personnages. C’est notre moteur intérieur qui va vers un personnage, alors que le personnage vient vers nous. C’est du give and take.

Le comédien Gilbert Sicotte

M.C. : Jusqu’au point de rencontre… Lorsque vous revoyez un film comme Les bons débarras, avez-vous le détachement nécessaire pour apprécier l’œuvre dans son ensemble et ne pas vous concentrer sur votre jeu ?

G.S. : Oui. Même si, sur le plan du jeu, on se dit que la voix était haute ! [Rires] C’était mon âge, l’énergie du personnage. On trouve toujours des choses qu’on aurait pu faire autrement, mais avec le jugement d’aujourd’hui.

M.C. : C’est la critique constante donc !

G.S. : C’est ça…

M.C. : Vous avez déjà joué le fils d’Andrée Lachapelle [Comme un voleur, de Michel Langlois, en 1990], qui est votre aînée d’une quinzaine d’années. Vous jouez son amoureux dans ce film, avec une très belle scène d’intimité…

G.S. : Quand j’ai lu le scénario, et que je savais que ce serait avec Andrée, c’était déjà un premier trouble, imaginer aller dans cette intimité-là avec elle. Il faut apprivoiser ces défis-là comme des choses qui vont devenir réelles. Il y a une différence d’âge, oui, mais Andrée est restée quelqu’un de beaucoup plus jeune, notamment sur son visage et dans son corps. On a fait confiance à Louise.

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Andrée Lachapelle, Gilbert Sicotte et Rémy Girard dans Il pleuvait des oiseaux, de Louise Archambault

M.C. : Il ne faut pas se poser trop de questions…

G.S. : Avec Rémy [Girard] d’ailleurs, c’est une force qu’on a trouvée. On n’a pas travaillé souvent ensemble, mais on n’avait pas besoin de s’expliquer beaucoup de choses. On pouvait, par un regard, savoir où on s’en allait. C’est un peu comme de la magie. On ne le sait pas d’avance, mais nos deux personnages se sont rencontrés et rapidement ils sont devenus des chums. Comme si ça faisait 15 ans qu’ils ramassaient des lapins dans le bois et qu’ils allaient à la pêche. On était bien là-dedans. Tu le sens quand il se passe quelque chose. Ça ne se passe pas avec tout le monde !

M.C. : Avec tout ce qui s’est passé l’année dernière [professeur au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Sicotte a fait l’objet d’allégations de harcèlement psychologique et a été congédié], est-ce que c’est un baume de trouver un si beau rôle dans un si beau film ?

G.S. : Ah oui ! De l’avoir fait, déjà, ça a terminé cette année-là sur une bonne note. Comme je le dis souvent, la seule chose positive de tout ça, c’est que ça m’a permis de vieillir de cinq ans pour le rôle. Mais pour le reste, fuck

M.C. : Est-ce que ça permet de tourner la page ?

G.S. : On met ça de côté. Ça ne me tente plus de tourner le couteau [dans la plaie]. J’espère que Google va faire un nettoyage et que, lorsque mon nom va sortir, ce sera pour autre chose que ça. Je vais souhaiter ça. Mais pour moi, il y aura toujours une blessure. Je veux la tasser. Je ne veux plus en parler. Passons à autre chose.

M.C. : Vous a-t-on proposé le rôle après cette histoire ?

G.S. : Le processus était déjà amorcé. La production n’a pas changé d’idée. Une chance qu’il y avait ça… Ç’a été une année très, très dure.

M.C. : Vous êtes-vous isolé ?

G.S. : J’ai essayé de vivre ça le plus seul possible. Avec les réseaux sociaux, les choses prennent des proportions énormes. Une phrase est vite déformée… Je n’avais pas envie d’être dans ça. Comme je n’ai pas envie d’en discuter !