Pour son premier grand rôle au cinéma, Gabriel D’Almeida Freitas incarne, face à son ami Xavier Dolan, le Matthias de Matthias et Maxime, le huitième long métrage du cinéaste québécois, à l’affiche le 9 octobre. Rencontre avec un acteur qui aime écrire, concevoir des émissions, faire rire et jouer.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

L’amitié entre Gabriel D’Almeida Freitas et Xavier Dolan est née il y a six ou sept ans grâce à une amie commune, Catherine Brunet. Le lien entre les deux hommes s’est d’abord établi sur le plan musical. Lors d’une soirée où le réalisateur de J’ai tué ma mère s’est pointé, Gabriel D’Almeida Freitas a fait entendre une pièce qu’il comptait peut-être utiliser dans un court métrage qu’il prévoyait écrire et réaliser : Experience, de Ludovico Einaudi.

« Xavier l’a tout de suite “shazamée” en disant : “Je mets ça dans mon prochain film, ça te dérange-tu ?”, se rappelle l’interprète de Matthias dans Matthias et Maxime. Un mois plus tard, il avait écrit la fameuse scène de Mommy dans laquelle on entend cette musique. De fil en aiguille, on a commencé à chiller ensemble. Dans le film, on est une gang de gars qui sont tous de vrais chums dans la vie, pas mal grâce à Catherine. »

Une proposition inattendue

Quand son ami lui a parlé de son projet de film pour la première fois, Gabriel D’Almeida Freitas ne croyait pas qu’un rôle lui était destiné, encore moins qu’il hériterait de l’un des deux personnages principaux. Jusque-là, le jeune homme, aujourd’hui âgé de 29 ans, était reconnu pour ses qualités d’humoriste, de scripteur, de concepteur, d’acteur dans des séries web, mais son expérience au cinéma était encore très limitée.

« Xavier m’a annoncé qu’il écrivait un nouveau film dans lequel le personnage principal lui faisait penser à moi, et qu’il aimerait qu’on déjeune pour en discuter. Or, à la fin de ce déjeuner, où il m’a expliqué son projet à titre d’ami, il me demande : “Ça te tente-tu de le faire ?” C’est seulement à ce moment que j’ai réalisé, un peu abasourdi, qu’il voulait que je joue avec lui ! Xavier a beau être mon ami dans la vie, je connais aussi l’impact qu’ont ses films. Alors, bien sûr, tu acceptes en pensant au plaisir qu’on aura et, surtout, à la chance de vivre quelque chose qui ne se reproduira probablement plus jamais dans ta vie. En même temps, tu cogites ça dans ta tête pendant des mois. Et tu as peur. »

Travailler entre amis — le film, en plus de Dolan, met en vedette Pier-Luc Funk, Adib Alkhalidey, Antoine Pilon, Samuel Bernard et Catherine Brunet — comporte aussi certains risques sur le plan personnel. Gabriel D’Almeida Freitas estimait ses liens avec Xavier Dolan assez solides pour que ceux-ci restent intacts, quoi qu’il advienne.

PHOTO SHAYNE LAVERDIÈRE, FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Gabriel D’Almeida Freitas et Xavier Dolan dans Matthias et Maxime

« En fait, Xavier a peut-être pris une chance en me choisissant — je lui ai même demandé s’il était bien certain de son choix —, mais je crois qu’il avait confiance et qu’il savait ce qu’il allait faire. Même une fois sur le plateau, je me suis parfois questionné intérieurement à propos de certains choix artistiques pour me rendre compte, à l’arrivée, que ses idées étaient évidemment les meilleures. Son instinct ne le trompe pas et il ose faire des trucs que d’autres ne se permettraient pas. »

En fait, ma préoccupation était de gérer notre amitié et notre relation professionnelle dans un contexte où il est le patron. Or, Xavier est le même dans le travail. C’est un enfant qui tripe !

Gabriel D’Almeida Freitas, acteur

Fils d’immigré

Né d’un père portugais arrivé au Québec à l’âge de 17 ans et d’une mère québécoise dont le père est portugais, Gabriel D’Almeida Freitas a grandi dans un milieu où les trois enfants ont toujours été encouragés à s’orienter vers ce qui leur plaisait. Son lien avec ses racines portugaises est principalement maintenu grâce à la famille qu’il a là-bas, particulièrement aux Açores. Il a fréquenté une école portugaise dans sa jeunesse, mais il était tellement dissipé qu’il n’a finalement jamais vraiment appris la langue.

« J’étais un enfant turbulent, reconnaît l’acteur. Je voulais surtout faire rire les gens. La culture québécoise primait chez nous. Mon père a tellement voulu s’intégrer rapidement qu’il a lui-même mis sa propre culture de côté. Alors, on regardait Km/h, Histoires de filles, tout ça. J’ai beaucoup d’amis immigrants qui tiennent à regarder aussi des émissions dans leur langue, mais chez nous, ce n’était pas le cas. On écoutait parfois la radio en portugais le dimanche en voiture, mais je n’aimais pas ça. Ça m’angoissait. En fait, mon vrai rapport avec le Portugal, à part la famille, c’est la nourriture et le vin. C’est la surabondance à l’européenne. Et on mange tard ! »

Quand il est sorti de l’École nationale de l’humour, en 2011, Gabriel D’Almeida Freitas a vu deux possibilités s’offrir à lui : le jeu, ou la scène à titre d’humoriste. Il a choisi la première option, car il s’est aperçu très vite, à une époque où il avait aussi découvert l’écriture, qu’il préférait les tournages à la performance en direct.

« J’ai rarement été aussi heureux que sur le tournage de Matthias et Maxime, confie-t-il. Un film tourné dans le plaisir, avec des amis, avec trois grands enfants qui jouent ensemble : Yves Bélanger [opérateur de caméra], André Turpin [directeur photo] et Xavier. Tout le stress que j’ai ressenti pendant des mois avant le tournage est parti d’un coup, dès le premier jour ! »

Un rapport ambigu avec la notoriété

L’acteur a trouvé « insensée » l’expérience du Festival de Cannes, où Matthias et Maxime a été présenté en compétition officielle.

PHOTO JEAN-PAUL PELISSIER, ARCHIVES REUTERS

Au Festival de Cannes, Xavier Dolan était entouré d’Adib Alkhalidey, de Samuel Gauthier, de Gabriel D’Almeida Freitas, de Catherine Brunet, de Nancy Grant (productrice), d’Antoine Pilon et de Pier-Luc Funk.

Heureux de vivre l’expérience dans un esprit de troupe et d’accorder toutes les entrevues prévues au programme en groupe avec ses comparses (« Je déteste les interviews ! »), Gabriel D’Almeida Freitas a aussi pu mesurer à quel point Xavier Dolan a un statut de rock star sur la planète cinéma. Il a constaté du même coup qu’il aurait du mal à gérer ce type de notoriété si jamais il devait y faire face lui-même.

« Devenir une vedette de cette envergure me rendrait terriblement mal à l’aise, lance-t-il. Si je pouvais, je jouerais avec un autre visage ! J’essaie d’y penser le moins possible, sinon, ça m’angoisse. Il y a évidemment une volonté d’expression à la base, mais je ne trouve pas ça sain. Je n’aime pas les entrevues — bon là, ça va ! [rires] — ni les passages à la télé en tant qu’invité. Il y a là un paradoxe parce que si tu veux qu’on te donne l’occasion de travailler, il faut te faire voir. J’en comprends parfaitement le principe et je sais qu’il faut embarquer dans ce cycle-là, mais je tiens quand même à faire des choses qui me font plaisir. »

Outre Matthias et Maxime, à l’affiche le 9 octobre, Gabriel D’Almeida Freitas sera vu cet automne dans Toute la vie, la nouvelle série de Danielle Trottier, réalisée par Jean-Philippe Duval. Il est aussi le concepteur de L’open mic de..., qui en sera à sa deuxième saison à V.