Si vous nous demandiez quel réalisateur américain, à notre humble avis, mériterait d’être plus célébré, spontanément le nom d’Alex Ross Perry nous viendrait à l’esprit. Et, puisque nous pensons justement à lui : le Cinéma Moderne rend à l’ingénieux cinéaste cinéphile la rétrospective-hommage qu’il mérite.

Nathalia Wysocka
La Presse

Directeur d’acteurs ayant mené la déjà incroyable Elizabeth Moss vers de nouveaux sommets, scénariste mordant capable de créer le malaise en deux répliques, metteur en scène perfectionniste réussissant à plonger le spectateur dans un tout autre univers… Alex Ross Perry est tout cela.

En dix ans seulement, le trentenaire a déjà réalisé six longs métrages. Exploit plus grand encore : il n’a jamais commis de boulette. Même s’il se dit « incapable de regarder The Color Wheel », son deuxième film. Une comédie dramatique tournée en noir et blanc et en 16 mm faite de flammèches, de dialogues assassins et d’engueulades. Un road movie désenchanté dans lequel Alex lui-même joue un mec fort en gueule et drôlement détestable qui accepte à contrecœur de partir sur la route avec sa sœur, du même tempérament que lui.

PHOTO FOURNIE PAR LE CINÉMA MODERNE

Une scène de Queen of Earth

Les personnages gentils-gentils ? Très peu pour Alex Ross Perry. Ils sont tous un peu vils, un peu tordus, un peu mesquins. Dans le brillant Queen of Earth, par exemple, sorti en 2015, Elizabeth « Mad Men » Moss incarne une fille qui s’est toujours nourrie au sein d’une amitié toxique. C’était toujours elle la meilleure. Toujours elle la plus forte. Jusqu’au jour où la vie en a décidé autrement. Adieu reine. Bonjour loque humaine.

Cruauté et bienveillance

Complexe, le cinéma de ce New-Yorkais d’adoption ? En effet, on y trouve autant de cruauté que de bienveillance. La rétrospective organisée par le Cinéma Moderne, sis dans le Mile End, porte d’ailleurs le joli titre d’« Ironie, passion et compassion ». Qu’en pense le scénariste, réalisateur et producteur ? « Ça me va », observe-t-il succinctement. Non, cet homme ne se perd pas en circonvolutions. Notamment lorsqu’il explore les liens qui unissent les êtres. Plus précisément : ces liens que l’on pourrait qualifier d’« imposés ». Que ce soit dans le cadre de relations professionnelles, fraternelles ou artistiques.

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Une scène de Her smell

C’est du reste cette troisième option qu’il décortique dans Her Smell. Un film placé dans la lignée du classique Velvet Goldmine de Todd Haynes, qui déconstruit les codes du drame de rock et qui met en vedette un groupe de grunge des années 90. « Une famille de sang », remarque le cinéaste. Avec, toujours, Elizabeth Moss (« Lizzie », comme il l’appelle), dans la peau d’une guitariste cinglante, alternant entre les chuchotements hystériques, les crises monstrueuses et les larmes rageuses.

Dans ce récit frontal, certains ont vu une description parfaite des rouages tragiques et des conséquences cataclysmiques de la dépendance. Choses qu’Alex Ross Perry dit n’avoir jamais expérimentées. Il boit du thé. Il se tient loin des excès en tous genres.

Combats émotionnels

La règle disant « Écrivez seulement sur ce que vous avez vécu », il ne la suit donc pas ? « Être dans un groupe, consommer de la drogue, je ne connais rien de tout cela, répond-il. Ce que je connais par contre, c’est la difficulté de composer avec une vie à la fois publique et privée. Je n’ai jamais exercé le métier de mes personnages, mais les combats émotionnels qu’ils traversent ne me sont pas étrangers. »

Si mes personnages pouvaient, à tout moment, se défaire de leurs liens familiaux, amicaux, maritaux ou professionnels, il n’y aurait pas de drame dans mes films. Pas d’histoire.

Alex Ross Perry

Vous l’aurez compris, le cinéaste né en 1984 ne donne pas dans les courses de voitures, les poursuites folles et les effets spéciaux. Ce qui ne signifie pas pour autant que les explosions sont absentes de ses films. Elles sont simplement intimes. Ça gronde, ça bout et ça déborde de partout. Mais à l’intérieur de ses personnages. « Il n’y a pas de mission. Pas de but à atteindre. L’important, pour moi, ce n’est pas ce qui va arriver, mais bien la façon dont tout le monde va réagir. »

Il faut du reste voir Elizabeth Moss se décomposer, petit à petit, le mascara dégoulinant sur ses joues dans le Queen of Earth mentionné ci-dessus. Un thriller minimaliste teinté d’un sentiment perpétuel d’angoisse. Comme le décrit Alex Ross Perry : « Un film très petit, tourné avec quelques milliers de dollars, une caméra, en un seul lieu, avec quatre acteurs. Sans accent mis sur rien d’autre qu’eux. »

PHOTO FOURNIE PAR LE CINÉMA MODERNE

Une scène de Golden Exits

Autre ambiance, même ordre d’idées dans Golden Exits, drame de mœurs typiquement new-yorkais. Tourné en 2017, principalement dans un bureau. Celui dans lequel travaille, ou plutôt se réfugie, un archiviste marié qui drague ses stagiaires. Aparté : ce type pitoyable est incarné par l’ex-Beastie Boys Adam Horowitz. Qui est, convenons-en, excellent. Et autour duquel gravite une galerie de personnages au premier abord quelconques. Au second regard, tragiques. Comme le remarque ironiquement l’une des protagonistes : « Personne ne fait de films sur les gens ordinaires. » Alex Ross Perry si. Bien que d’ordinaire, ses films n’ont absolument rien.

Alex Ross Perry — Ironie, passion et compassion. Au Cinéma Moderne du 23 au 25 août.

The Color Wheel : ce soir à 19 h.

Queen of Earth : demain à 17 h.

Golden Exits : demain à 19 h 30.

Her Smell : dimanche à 15 h.

Atelier de scénarisation en compagnie du cinéaste : dimanche à 17 h 30 (entrée libre).