Le réalisateur de Discount et de Carole Matthieu propose une nouvelle comédie sociale, campée cette fois-ci dans un centre d’accueil pour itinérantes. Mêlant des actrices accomplies – Audrey Lamy, Corinne Masiero et Noémie Lvovsky notamment – à des comédiennes non professionnelles, Les invisibles (à ne pas confondre avec la série québécoise du même nom) brosse un portrait au cœur duquel une société tente de retrouver son humanité, tant du côté des aidantes que des aidées. Entretien avec le réalisateur Louis-Julien Petit.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Avec ce troisième long métrage, on constate que la notion de justice sociale est au cœur de votre cinéma. Cette préoccupation est importante au point d’inspirer tous vos films. D’où cela vient-il ?

J’aime m’intéresser aux résistants modernes et je m’interroge sur la notion de désobéissance civile. À partir de quel moment est-elle justifiée ? Dans Discount, des gens démunis dérobaient des denrées que les supermarchés destinaient aux poubelles. C’était illégal à l’époque. Or, les lois ont changé et ce gaspillage est désormais interdit. J’aime aussi filmer des gens à la place desquels nous aurions probablement tous baissé les bras. Le combat pour la justice me hante personnellement. C’est ce qui me motive, car, à titre de citoyen, je vois bien qu’on a mis l’humain de côté dans le système. À mon petit niveau, j’essaie de faire des films qui rassemblent et qui apportent un peu d’espoir. Je veux y croire pour mes enfants.

Les invisibles relate l’histoire de travailleuses sociales d’un centre d’accueil dont on annonce la fermeture. Elles sont prêtes à tout pour que les itinérantes dont elles s’occupent puissent se réinsérer dans la société le plus rapidement possible, quitte à contourner les règles. Comment est née cette idée ?

Il y a d’abord eu un documentaire de Claire Lajeunie, puis un livre qu’elle a écrit en complément. Pendant un an, je suis allé dans des centres d’accueil et j’ai rencontré ces femmes. J’ai pu constater l’état de frustration qui anime ces « invisibles », aussi du côté des travailleuses sociales. Cela dit, toutes ces femmes aiment aussi beaucoup rire. Elles ont donné de la force à tout le monde sur le plateau. Les éléments plus drôles servent de lien entre le spectateur et nous.

Justement, vous avez choisi de donner les rôles de travailleuses sociales à des actrices professionnelles et vous avez fait appel à des femmes ayant vraiment connu l’itinérance pour jouer les personnages qu’accueille le centre. Comment s’est fait ce mélange ?

Je voulais à tout prix éviter le piège du misérabilisme. Dans ce genre d’histoire, le plus grand défi est de rire avec ces femmes plutôt que de s’apitoyer sur leur sort. Alors j’ai essentiellement cherché des personnalités. Nous avons d’ailleurs fait un grand casting : 300 femmes y ont participé. J’ai personnellement rencontré une centaine d’entre elles. En atelier, je leur ai proposé de choisir le nom d’une femme qu’elles admiraient et de l’emprunter pour préserver leur anonymat. Ça va d’Édith Piaf à Brigitte Macron en passant par Lady Di ! L’autre défi a été de faire oublier les images des actrices professionnelles. La première journée de tournage, Audrey [Lamy] était impressionnée par ces femmes, au point où elle se demandait comment elle pouvait faire pour être aussi juste qu’elles !

PHOTO FOURNIE PAR A-Z FILMS

Une scène tirée du film Les invisibles, réalisé par Louis-Julien Petit

Votre film, qui dénonce un système instauré par le gouvernement, est sorti en France au mois de janvier, en pleine crise des gilets jaunes. Un mois plus tard, vous avez été reçu à l’Élysée à la faveur d’une projection spéciale à laquelle a notamment assisté le président Emmanuel Macron. Comment cette projection s’est-elle déroulée ?

J’ai invité des travailleurs sociaux à m’accompagner à l’Élysée. Des femmes qui jouent dans le film ont fait des témoignages. En fait, on m’a posé beaucoup de questions à propos des problématiques du quotidien et je sentais qu’il y avait une écoute. On voulait savoir quelles problématiques surgissaient au quotidien. Je sais bien que tout ne peut pas être réglé en 30 secondes, mais il y a quand même des mesures qui peuvent être mises en place. Mon rêve aurait été que l’on condamne les arrêts anti-mendicité, vous savez, ces pics qu’on met devant les commerces, ce genre de choses. Je préférerais que mes impôts servent à apporter de l’aide, pas à exclure des gens !

On a dit de votre film qu’il était un feelgood movie, malgré le sujet grave que vous abordez…

J’aime dénoncer les injustices sociales, mais en proposant des solutions. Sinon, le ton peut vite devenir trop accusateur. J’aime penser que Les invisibles puisse faire réfléchir sans imposer de point de vue. Tout le monde est un petit peu victime de ce système qui fait en sorte qu’on applique des lois dont plus personne ne veut.

Les invisibles prend l’affiche le 10 mai.