Le premier long métrage de la réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré, Mignonnes, dénonce l’hypersexualisation des préadolescentes. Mais pas seulement. Il trace ce passage entre l’enfance et l’adolescence auquel on s’attarde peu à l’écran, il dépeint le conflit entre l’étouffante tradition et le fascinant inconnu, il montre le déchirement que peuvent éprouver les enfants d’immigrants en quête de leur identité.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

S’il a fait polémique aux États-Unis pour les mauvaises raisons (soit un marketing maladroit et des arbitres du web trop prompts au lynchage public), ce film récompensé au festival Sundance amorce une inévitable réflexion, en énonçant des vérités crues et en imposant des malaises.

« Mignonnes » est le nom du groupe de danse auquel Amy (Fathia Youssouf) veut se joindre. Cette bande de filles de 11 ans, prépubères, mais avides d’agir comme des grandes, offre une échappatoire à la petite Amy, qui prend conscience de sa situation familiale, ancrée dans les traditions, et veut y échapper.

En montrant des jeunes filles qui espèrent gagner en popularité en sexualisant leur corps, sans même vraiment comprendre ce qu’elles font, Maïmouna Doucouré expose un problème de société alarmant. Celui d’un passage à l’âge adulte amorcé bien trop tôt.

La cinéaste règle également ses comptes avec son propre vécu, racontant les heurts de certaines traditions, particulièrement ici celle de la polygamie. La mère d’Amy n’a pas le choix d’accepter l’arrivée de la deuxième femme de son mari. Elle doit faire ce qu’on attend d’elle, peu importe si c’est douloureux. C’est ce qu’elle tente d’inculquer à sa fille : une féminité effacée, qui ne doit se vivre qu’à l’intérieur de règles établies.

Mais en montrant le système oppressif, injuste, auquel les femmes sont soumises dans ces situations, Doucouré le place en parallèle à une autre forme d’oppression, toute occidentale, celle de l’érotisation du corps féminin. C’est parfois surfait, on frôle la caricature lors de certaines scènes, mais le message de la réalisatrice doit passer à tout prix, et elle atteint son but.

Les deux mondes

Amy découvre avec sa nouvelle bande un monde hypersensuel, diamétralement à l'opposé de l’univers traditionnel de la maison, qui s’avérera toutefois toxique.

Les copines de la bande agissent tantôt comme de mini-adultes, aux tenues provocatrices et à l’assurance démesurée, tantôt comme les gamines qu’elles sont, immatures, rigolotes et naïves. On est témoins de la dualité entre ce que les vidéos sur YouTube et les images sur Instagram leur inculquent et leur tempérament naturel, celui de jeunes filles manœuvrant comme elles le peuvent entre l’enfance et l’adolescence.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Une scène du film Mignonnes, de Maïmouna Doucouré

Dans des scènes où les filles veulent se montrer plus vieilles qu’elles le sont (par leurs danses ou leurs interactions avec les garçons plus vieux, par exemple), Maïmouna Doucouré démontre en fait toute leur innocence. Elles ne sont, après tout, que des enfants. On le voit clairement lorsque les préadolescentes visionnent une vidéo pornographique sur un téléphone et n’ont évidemment aucune compréhension de ce qu’elles voient.

On navigue dans ce récit à travers les yeux d’Amy. Doucouré réussit à faire parler les jeunes comme des jeunes, plutôt qu’avec des mots d’adultes qu’on aurait mis dans leur bouche. Leur attitude et leur façon d’interagir sont crédibles, sans quoi le film n’aurait jamais pu tenir debout.

Le mauvais coup de Netflix

La réalisatrice a décrit son film comme un cri d’alarme. Elle filme des scènes qui donneront parfois envie de détourner le regard, car un corps d’enfant ne devrait pas être montré de la sorte. C’est justement là le message de ces malaises intentionnels : les danses lascives que pratiquent ces jeunes d’un peu plus de 10 ans, captées dans des angles rapprochés, ne sont pas acceptables. Pourtant, c’est justement en voyant un spectacle de jeunes filles qui dansaient de manière très suggestive que Maïmouna Doucouré a eu l’idée de ce film. Cette hypersexualisation existe. Et un enfant ne peut pas se défendre contre une image qu’on lui impose dès qu’il a l’âge de naviguer sur Instagram.

Pour la promotion du film sur Netflix aux États-Unis, l’affiche choisie par le diffuseur — les fillettes en tenues sexy, prenant des poses tout aussi suggestives — a fait rager de nombreux internautes qui n’avaient apparemment pas visionné (ou compris) Mignonnes. Une pétition de maintenant près de 600 000 signatures accuse le film d’exploiter des enfants.

Le choix de Netflix était maladroit, mais l’ironie ici est presque risible, lorsqu’on connaît l’intention de l’œuvre. La plateforme a rectifié le coup depuis, et on est en droit d’espérer que le public sera au rendez-vous et pourra tirer quelques leçons de ce film.

IMAGE FOURNIE PAR NETFLIX

Mignonnes, de Maïmouna Doucouré

★★★½

Mignonnes. Comédie dramatique de Maïmouna Doucouré. Avec Fathia Youssouf, Medina El Aidi, Esther Gohourou. 1 h 35.

Sur Netflix

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