Il y a presque 50 ans, Mario Fortin a été embauché comme directeur adjoint du cinéma Séville, au centre-ville de Montréal. La mélodie du bonheur était à l’affiche. En décembre 2022, à la veille de ses 70 ans, Fortin quittera la direction générale du cinéma Beaubien, qu’il a participé à fonder au tournant du millénaire.

Publié le 16 juin

« J’ai l’air d’un suiveux avec tous ceux qui annoncent leur départ depuis quelques semaines ! », dit-il en riant.

Mario Fortin est un homme à tout faire du cinéma québécois. Après le Séville, il a travaillé au siège social de Famous Players, en programmation, en marketing, en administration et aux acquisitions. « J’ai installé les premières caisses enregistreuses dans tout le circuit des salles de Famous Players partout au Canada », dit-il.

Il s’est retrouvé par la suite à Téléfilm Canada, au Festival des films du monde, au Festival international du film pour enfants de Montréal, et chez différents distributeurs, jusqu’à ce qu’on le pressente pour sauver ce qui était alors le cinéma Dauphin, menacé de fermeture.

Grâce à une initiative citoyenne, le cinéma Beaubien est né en septembre 2001, sous forme d’OBNL, avec un modèle d’économie sociale. En 2013, Mario Fortin s’est aussi vu confier la direction générale du cinéma du Parc, à laquelle s’est ajoutée en 2018 celle de la nouvelle salle de cinéma du Musée des beaux-arts de Montréal.

« J’ai fait dans les 20 dernières années ce que j’ai appris à faire dans les 30 premières années de ma carrière », dit l’aîné de cinq enfants, qui a grandi dans le quartier Rosemont, où se trouve le cinéma Beaubien. « J’ai commencé dans une salle et je vais finir dans une salle. »

Prendre une machine à pop-corn, la défaire en pièces et la remonter, je l’ai fait souvent depuis 50 ans. Je connais moins les projecteurs numériques aujourd’hui, mais un projecteur 35 mm, je serais capable de le faire fonctionner.

Mario Fortin, directeur des cinémas Beaubien, du Parc et du MBAM

Sympathique décideur de l’ombre, Mario Fortin a été un rouage indispensable de la diffusion du cinéma québécois, à l’honneur depuis le début au cinéma Beaubien. Ce qui lui a d’ailleurs valu le prix Jutra du meilleur exploitant de salle du Québec pour l’année 2014.

Le Beaubien est en quelque sorte un baromètre de la santé du cinéma québécois, qui compose 40 % de sa programmation, une autre proportion de 40 % étant consacrée au cinéma français et le reste au cinéma international ou aux films destinés à la famille. « En 2013, quand le cinéma québécois a connu son annus horribilis, on l’a ressenti », dit Mario Fortin.

On peut voir en ce moment, dans les cinq salles du Beaubien, les films québécois Noémie dit oui, Babysitter, Pas d’chicane dans ma cabane, Coda, Gabor, Norbourg et, à compter de vendredi, l’excellent Arsenault & Fils.

Un anniversaire symbolique

« Il y a une quinzaine d’années que Philippe Falardeau, qui était membre du conseil d’administration, disait qu’il fallait commencer à penser à la relève. Ç’a été remis à plus tard plusieurs fois ! », dit Mario Fortin, qui a annoncé, lorsqu’il a eu 65 ans, qu’il quitterait ses fonctions le 17 décembre 2022, la veille de son 70e anniversaire.

La date a une signification symbolique pour lui, puisque c’est le jour de ses 70 ans que Roland Smith lui a remis les clés du cinéma du Parc. Il quitte la direction de ces trois salles de cinéma de quartier l’esprit tranquille, confiant pour leur pérennité et leur bonne santé financière.

Il a pourtant craint pour la survie du cinéma Beaubien, dans la première année de la pandémie, alors que l’aide gouvernementale tardait à arriver. « Ç’a été dur, dit-il. Je n’ai jamais fait autant de budgets et de demandes de subventions que pendant les deux dernières années. Mais depuis février, c’est reparti. On est à peu près à 75-80 % de la fréquentation de 2019, à une période comparable, et on reprend environ 5 % par mois. Donc je prévois qu’à la fin de l’année, on sera revenu comme dans le bon vieux temps ! »

Le cinéma Beaubien avait connu, jusqu’à la pandémie, une grande stabilité depuis ses débuts en 2001. Le public cinéphile a toujours été au rendez-vous. Et contrairement aux idées reçues, il n’est composé qu’au quart de gens qui habitent dans un rayon de cinq kilomètres.

« Il y a 20 ans, on a fait un sondage et la cliente type avait 50 ans, un niveau d’éducation et de revenus supérieurs à la moyenne. Aujourd’hui, c’est encore ça ! », constate Mario Fortin, qui a vu le public se renouveler sans cesse.

Il quitte le Beaubien, mais ne compte pas pour autant prendre sa retraite. « Non ! Non ! Non ! Ça fait 20 ans que je vois 200 films par année. Je ne peux pas arrêter ! », dit-il. Il continuera d’aller au cinéma — il n’est abonné à aucune plateforme numérique, par principe – et de fréquenter des festivals.

S’il ne compte pas s’immiscer dans les affaires de la nouvelle direction, qui sera annoncée prochainement, il ne sera pas bien loin si on a besoin de lui, assure-t-il. « C’est sûr qu’ils vont m’appeler s’ils ne savent pas quel breaker il faut éteindre ! » Parole d’homme à tout faire.