Je n’avais pas 20 ans quand j’ai vu le JFK d’Oliver Stone. Sans recul et aucun esprit critique, j’ai adhéré à toutes les théories illustrées dans ce film qui voulait faire la lumière sur l’assassinat du président américain John F. Kennedy, un choc historique dont je ne connaissais à peu près rien à l’époque.

Publié le 15 juin

La mort de Kennedy, qui demeure scandaleuse et nébuleuse, est un peu la mère des théories du complot, et le JFK d’Oliver Stone est un chef-d’œuvre, peu importe ce qu’on en pense. Comme ce n’est pas un documentaire, c’est la magie du cinéma qui opère. Je n’ai jamais approché au plus près de la paranoïa que lorsque Donald Sutherland, jouant un informateur anonyme haut placé dans la hiérarchie des services secrets, explique à Jim Garrison (incarné par Kevin Costner) le complexe militaro-industriel à l’œuvre derrière le meurtre le plus célèbre du XXsiècle. Le spectateur vit ça comme un grand moment de révélation.

Soudain, tout s’illumine ; nous sommes les pantins d’une machine diabolique qui tire les ficelles partout sur la planète. À partir de ce moment, NOUS SAVONS. Même pas besoin de faire ses recherches…

Mes amis et moi avions regardé JFK une dizaine de fois au moins, en y ajoutant la version longue du réalisateur, et quand Kevin Coster s’adresse directement à la caméra à la fin de son plaidoyer, quand il nous dit « il n’en tient qu’à vous » (d’exiger la vérité avec un grand V), l’effet était si fort que nous étions quasiment prêts à nous rendre à Washington pour manifester.

Depuis ce film, l’assassinat de JFK a été analysé sous toutes les coutures, plusieurs théories soutenues par Oliver Stone ont été attaquées, mais il n’a jamais lâché le morceau, puisqu’il a creusé son obsession en réalisant le documentaire JFK Revisited : Through the Looking Glass présenté à Cannes l’an dernier et la minisérie JFK : Destiny Betrayed, que j’avoue ne pas avoir vu, parce que mon intérêt s’est émoussé avec le temps et que j’ai de plus en plus de difficultés à suivre la pensée d’Oliver Stone.

Mais si j’étais à Québec cette semaine, je serais peut-être allée écouter la grande entrevue du cinéaste avec Jean-François Lépine au Diamant, en marge du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ). Par curiosité. En croisant les doigts pour que ce journaliste respecté pose les bonnes questions. Car Oliver Stone est le réalisateur notamment de Platoon, Wall Street, Born on the Fourth of July, JFK et Nixon, mais aussi celui qui a mené des heures d’entretiens admiratifs avec Vladimir Poutine pour les besoins de la série Conversations avec monsieur Poutine. Un ami m’a d’ailleurs rappelé qu’Oliver Stone a collaboré en 2016 au film Ukraine on Fire, considéré comme une propagande prorusse par plusieurs spécialistes, et que les internautes pro-Poutine se font une joie de partager.

Regardez la bande-annonce d’Ukraine on Fire (en anglais)

J’ai quelques inquiétudes cependant après avoir lu un article du Soleil au sujet de cette grande entrevue intitulée « Québec rencontre Oliver Stone ». Jean-François Lépine reconnaît que l’homme est controversé. « Je me suis dit : “Qu’est-ce que je vais faire là-dedans, pourquoi je vais interviewer ce gars-là ?”, a-t-il confié au Soleil. Mais Poutine n’est pas le premier personnage autocrate qu’il vénère. Parce que c’est de la vénération, l’attitude qu’il a devant ces gens-là. Il a fait ça avec [Fidel] Castro et c’est toujours le même modèle. Avec Poutine, c’est beaucoup plus élaboré. C’est quatre heures de résultat. »

Puis il ajoute : « Je ne suis pas pour refuser de faire des entretiens avec des gens parce qu’ils ont fait X ou Y. Il faut voir l’ensemble de l’œuvre. C’est quelqu’un qui est encore très respecté. Il a perdu, malheureusement, un peu de cette aura, à cause de certaines choses. Il est victime aussi d’un courant woke. »

Je ne sais pas si Oliver Stone est victime d’un « courant woke », mais depuis le début de la guerre en Ukraine, on a annulé des choses pour bien moins que ça. Par exemple, le concert du jeune pianiste russe Alexandre Malofeev à l’OSM en mars dernier. Dérouler le tapis rouge au cinéaste comme on le fait cette semaine à Québec est quelque chose de pas mal étrange, pour ne pas dire indécent, alors que le Québec accueille depuis des semaines des réfugiés ukrainiens qui fuient leur pays dévasté.

Je connais plutôt bien la filmographie d’Oliver Stone, mais je suis loin d’être une spécialiste de la politique russe et de la guerre en Ukraine. Là-dessus, on a besoin d’information plus que de désinformation, et Oliver Stone n’a jamais prétendu être un journaliste objectif, il filme ce qui l’intéresse personnellement, mais il ne s’est jamais gêné pour critiquer ouvertement les médias. Vient-il à Québec seulement pour parler de cinéma ou parlera-t-il aussi de ses convictions ? J’ose espérer que Jean-François Lépine, qui a longtemps été correspondant à l’étranger, n’aura pas la complaisance qu’on a reprochée à Oliver Stone dans ses entretiens avec Poutine. Car dans son cas, on ne peut même pas évoquer l’argument selon lequel il faudrait séparer l’homme de l’œuvre : ses prises de position font partie de son œuvre, et il faut les remettre en question.