Depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre, en 2006, le comédien Sébastien René n’a jamais joué des personnages « ordinaires ». « C’est fou, tout ce qu’on me propose au théâtre et ailleurs, c’est des rôles de marginaux, de révoltés, de méchants, de malades… Mais j’aime ça, car on me demande d’essayer des choses qui me sortent de moi, de ma zone de confort. »

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

En matière de métamorphose, avec Becoming Chelsea, l’acteur au physique juvénile est servi. Il interprète la militante américaine transsexuelle Chelsea Manning, née Bradley Edward. Une figure ultra médiatisée depuis son procès et sa condamnation pour trahison militaire pendant la guerre en Afghanistan, sans oublier son changement de sexe en prison. Le spectacle marque aussi la première collaboration du tandem formé par l’auteur Sébastien Harrisson et le metteur en scène Eric Jean à la direction de la compagnie Les 2 Mondes.

Bénéficiant d’une commutation de peine en 2017 par le président Obama, à la fin de son mandat, Manning est emprisonnée une seconde fois depuis mars 2019 pour avoir refusé de témoigner au procès de Julian Assange dans l’affaire WikiLeaks. Dès lors, elle symbolise l’acharnement du pouvoir contre les lanceurs d’alerte. Son histoire est au cœur du débat sur la protection des données tant personnelles que militaires, sur les contre-pouvoirs dans nos sociétés.

« Je trouve cette personne très forte, dit le comédien. Elle nous rappelle que la guerre n’est pas toujours là où l’on pense. À 22 ans, en voyant des vidéos d’horreur qui montrent le meurtre gratuit de civils, Manning fait la découverte de la face cachée de l’armée. Révoltée contre les mensonges des hauts gradés, elle se lance dans un combat pour la vérité. Aujourd’hui, Chelsea Manning tient encore tête au système. Elle préfère aller en prison plutôt qu’agir à l’encontre de sa conscience. Au prix de sa liberté. »

Becoming Chelsea est un thriller composé de courtes scènes qui s’enfilent rapidement les unes aux autres. Inspiré par une photo « d’adieu » publiée sur le compte Twitter de Manning (qui a fait plusieurs tentatives de suicide), la pièce montre la fuite de Chelsea face aux médias et au militantisme. 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’auteur propose une fiction qui juxtapose des personnages tirés du réel, avec des personnages inventés. La quête de chacun des personnages est bien étoffée. Chacune des histoires s’entremêle [aux autres]. Je joue Chelsea, mais c’est vraiment un spectacle à quatre voix aussi importantes les unes que les autres.

Sébastien René

René joue aux côtés de Mustapha Aramis, Stéphane Brulotte et Marie-Pier Labrecque.

Appropriation sexuelle

Alors qu’on parle de plus en plus d’appropriation culturelle dans le monde des arts, est-ce que le comédien a hésité avant d’accepter de jouer une femme trans  ? « Non, répond-il, parce que lorsqu’on m’a contacté pour Chelsea, il n’était pas question de parler de sa vie de manière biographique. Sébastien [Harrisson] s’inspire d’une situation réelle pour écrire une fiction qui expose plusieurs étapes de la vie de Chelsea Manning. Je joue Bradley homme et enfant, puis le soldat, le prisonnier et enfin la femme, Chelsea. Ce que j’aime, c’est de voir tous les différents personnages à l’intérieur de Chelsea. Sa quête, voire ses quêtes. C’est un personnage très riche et significatif de notre époque. »

En revanche, si on demandait à Sébastien René de jouer l’histoire vraie d’une personne transsexuelle, il y penserait avec attention. « Dans le contexte actuel, je ne voudrais pas détourner le message du spectacle… Je préférerais laisser le rôle à une interprète trans qui est prête à le faire et qui a le bagage pour le faire. »

L’art de se transformer

D’ailleurs, Harrisson avait vu jouer René dans une pièce (La robe de Gulnara) où l’acteur faisait un enfant et disparaissait en coulisse, côté cour, puis réapparaissait quelques secondes plus tard, côté jardin, transformé en vieillard. Il a donc eu envie de lui écrire une pièce où il peut incarner plusieurs personnages. « J’adore me transformer avec ce métier. Le maquillage, les costumes, les accessoires, la couleur des cheveux, etc. Toutes ces choses contribuent à composer le personnage », estime l’acteur. 

Malgré la fiction, l’acteur souhaite rester fidèle à la vraie Chelsea, celle qu’il a vue en entrevue, dans des films. Il ne veut pas trahir sa façon de bouger et de parler, afin de rendre sa « force tranquille ». « Je veux lui coller à la peau, tout en me permettant de jouer une fiction sur scène. Mon défi, c’est de trouver le juste milieu entre la réalité et la fiction », conclut-il.

Becoming Chelsea de Sébastien Harrisson. Mise en scène d’Eric Jean. Au Théâtre Prospero, du 25 février au 14 mars.

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