Réflexion poétique sur la jouissance, la sexualité et le manque, le théâtre de Dany Boudreault est branché sur son inconscient. Entre Éros et Thanatos, l’auteur carbure au désir pour mieux défier la mort. Cet hiver, il poursuit avec Corps célestes son exploration des zones sombres de la psyché humaine.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Rencontré juste avant le Nouvel An dans les bureaux (presque) déserts du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Dany Boudreault semblait essoufflé en repensant aux nombreux projets qu’il a réalisés au cours de la décennie précédente. À la fois comme acteur, auteur, poète, metteur en scène et codirecteur artistique de la compagnie La Messe Basse, Boudreault a littéralement pris son envol depuis son premier texte, Je suis Cobain (peu importe), créé à La Licorne en 2010.

Or voilà, la nouvelle décennie s’annonce tout aussi prometteuse pour l’auteur originaire du Lac-Saint-Jean. Sa nouvelle pièce, Corps célestes, prend l’affiche mardi dans la grande salle du Théâtre d’Aujourd’hui. Édith Patenaude signe la mise en scène de ce texte « épidermique » sur une mystérieuse famille, mettant en vedette Julie Le Breton, Évelyne Rompré ainsi que Louise Laprade, Brett Donahue et le jeune interprète Gabriel Favreau qui joue Isaac, un adolescent à la fois lucide et tourmenté. 

Pour Boudreault, le choix de confier le destin de Corps célestes à une femme était naturel. « J’avais besoin que ce soit une femme qui fasse la mise en scène de ma pièce, explique Boudreault. Pour aborder des notions féministes et apporter un autre point de vue à la production. Édith peut dire des choses, instinctivement, que je ne peux pas exprimer en tant qu’homme. Et dès la première lecture, elle s’est impliquée dans le projet. »

Prendre acte

Corps célestes raconte le retour dans sa famille d’une réalisatrice de films porno au chevet de sa mère malade et aphone. Métaphore de la guerre interne entre le corps et l’esprit, le désir et la pornographie, la pièce est une dystopie qui aborde un avenir inquiétant dans un monde au bord du gouffre.

« On est pris avec un lourd héritage, et je crois qu’on est en train de vivre un changement de civilisation, dit Dany Boudreault. Il va falloir céder sur un certain mode de vie pour que le monde évolue. Je le vois dans le comportement des jeunes d’aujourd’hui. »

On sent que cette génération est prête à tout pour changer l’ordre du monde.

Dany Boudreault

Selon lui, la société capitaliste est mûre pour un bon examen de conscience. « Il faut prendre acte, dit-il. Un peu comme le peuple allemand l’a fait après la guerre. Notre monde doit aussi se réinventer ? Je pense qu’il faut parler autrement des choses et raconter de nouvelles histoires que celles dites par les hommes occidentaux, blancs et riches. »

Ce n’est pas un hasard si sa nouvelle pièce aborde, par la bande, l’industrie de la pornographie. « Pour moi, ce qui m’intéresse dans la porno, ce n’est pas la représentation de la sexualité ; elle existe depuis toujours. Mais la relation entre la sexualité et le pouvoir capitaliste. La porno est à l’image de la société qui la produit. Il faut se pencher sur la question au-delà du jugement moral. »

Parallèles entre deux pièces

En discutant du personnage de la réalisatrice de films pornos qui revient chez les siens après 15 ans d’exil, il nous vient des parallèles avec un autre rôle joué par Julie Le Breton l’an dernier… Dans La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, la comédienne a défendu un personnage principal marginal en inadéquation avec sa famille et son milieu.

« Ma pièce était déjà écrite quand j’ai vu la pièce de Michel Marc Bouchard au TNM, répond Boudreault. Ça fait quatre ans que je travaille sur ce texte. C’est vrai qu’il y a une mythologie semblable dans son œuvre et la mienne qui s’explique peut-être par le fait que je suis né dans le village voisin du sien, au Lac-Saint-Jean. »

Les deux auteurs aiment aussi les hommes, et leur théâtre parle de désir, d’amour et du manque plus largement. Leur œuvre contribue à dénoncer les mensonges d’une société répressive et intolérante à l’égard des minorités LGBTQ. 

« Au-delà de notre orientation sexuelle, je crois, comme Michel Marc, que le premier contact sexuel chez les hommes gais est souvent plus violent, avance Boudreault. Parce qu’il est souvent le fruit d’un rapport interdit et voilé de honte. Ces premiers contacts procurent une jouissance sexuelle dénuée de plaisir. Car la jouissance libère la tension, sans atténuer la souffrance. »

Du 21 janvier au 15 février, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui