C’est sans conteste l’un des spectacles les plus attendus de cette rentrée pas comme les autres : la reprise, chez Duceppe, de King Dave avec un acteur de la communauté afro-québécoise dans le rôle-titre. L’acteur d’origine haïtienne Anglesh Major a été choisi pour porter sur ses épaules ce solo immense. Portrait d’un homme heureux de pouvoir faire entrer la culture et la langue québéco-haïtienne au théâtre. Et par la grande porte, de surcroît.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

« Ce sera le plus gros défi de toute ma carrière, j’en suis convaincu. »

Difficile de contredire Anglesh Major. Même si sa carrière est toute jeune (il est sorti de l’UQAM en 2017) et qu’il a encore devant lui de bien belles années sur les planches, l’acteur s’apprête à affronter, à 28 ans, l’un des monuments de la dramaturgie québécoise des dernières années : le rôle de King Dave.

Écrit par Alexandre Goyette, qui a porté le rôle pendant plus d’une décennie au théâtre et au cinéma, King Dave raconte l’histoire tragique d’un jeune homme qui se cherche. De mauvaises décisions en tristes coups du sort, sa chute sera inéluctable.

À la création de la pièce, en 2005, Anglesh Major était un adolescent qui commençait à peine à s’intéresser au théâtre. Arrivé au Québec à presque 4 ans, il y a rejoint son père, préposé aux marchandises dans les hôpitaux, qui avait immigré seul. Sa mère, ses oncles, ses tantes, ses grands-mères sont toujours en Haïti.

« Enfant, je voulais un jour être pompier et le lendemain, policier. J’ai eu mon premier contact avec le théâtre à l’âge de 12 ans, au camp de jour. J’ai eu un déclic : être acteur me permettrait d’être tout ce que je voulais ! J’ai aussi fait des cours d’art dramatique au secondaire. Je ne voulais pas avoir l’air trop impliqué aux yeux de mes amis, mais au fond, je tripais ! »

Son diplôme d’études secondaires en poche, il s’inscrit à l’Option théâtre du cégep Marie-Victorin, pour apprendre les bases d’un art dont il connaissait au fond bien peu de choses. Après un passage écourté à l’École de théâtre du cégep de Saint-Hyacinthe, il est accepté en art dramatique (profil jeu) à l’UQAM, où il a pu se faire les dents sur des rôles d’envergure : il est le Dom Juan de Molière, Jean dans Mademoiselle Julie de Strinberg…

À l’UQAM, ce qui est cool, c’est qu’on ne te donne pas un rôle parce que tu es Noir. Tu fais de tout. C’est en sortant que j’ai réalisé : lorsqu’on voit un Noir à la télé, il faut expliquer pourquoi il est là. Ça ne devrait pas être comme ça.

Anglesh Major

Dès sa sortie de l’école, les rôles se sont présentés à lui, doucement, mais avec une régularité rassurante. La plupart du temps, c’est le monde du théâtre qui a fait appel à son talent. « J’ai eu la chance de jouer avec des gens de renom : Édith Patenaude, Sébastien David, Catherine Vidal… »

PHOTO GUNTHER GAMPER, FOURNIE PAR LE THÉÂTRE DENISE-PELLETIER

Anglesh Major en compagnie d’Éric Bernier dans Les amoureux, présentée au Théâtre Denise-Pelletier en novembre 2019

Il travaille pour cette dernière dans la pièce Les amoureux de Goldoni, au Théâtre Denise-Pelletier, lorsqu’il est remarqué par un certain Alexandre Goyette. « Anglesh avait une petite partition, mais je l’ai tout de suite trouvé beau, charismatique. Il a une belle présence sur scène et une douceur en même temps », raconte Alexandre Goyette. « Après le show, je suis allé le voir en coulisse pour lui donner un conseil, comme le mononcle de 41 ans que je suis. Je lui ai dit : “Toi, tu vas travailler, mon gars !” »

À l’époque (soit en novembre dernier), ni Alexandre Goyette ni aucun directeur de théâtre de la métropole n’avait envisagé de reprendre King Dave avec un acteur afro-québécois dans le rôle-titre. Mais avec l’arrivée de la COVID-19, le besoin pour des solos s’est fait sentir et Alexandre Goyette a été pressenti pour reprendre le rôle qui l’a fait sortir de son anonymat de jeune finissant. « Après toutes les représentations que j’ai faites, puis le film, j’avais l’impression d’avoir fait le tour. C’est un ami qui m’a suggéré de confier Dave à un jeune Afro-Québécois », dit-il.

PHOTO SYLVAIN POIRIER, FOURNIE PAR LA LICORNE

Alexandre Goyette dans la pièce originale King Dave

L’idée lui plaît sur-le-champ, comme elle plaît aux directeurs artistiques de chez Duceppe, Jean-Simon Traversy et David Laurin. « J’ai tout de suite pensé à Anglesh pour jouer Dave. On s’est rencontré et c’est le seul acteur que j’ai passé en audition. J’ai eu un gros coup de cœur. »

Une nouvelle langue entre au théâtre

Rapidement, les deux hommes s’entendent sur le besoin d’adapter le texte pour qu’il colle davantage au nouveau Dave. Or, la tâche n’était pas si simple, raconte Anglesh Major.

« Quand on a fait une première lecture devant des représentants de la communauté afro-québécoise, ils ont tout de suite relevé un problème avec la langue. Ça coinçait. Le Dave d’Alexandre sacre beaucoup. Moi, je parle un peu en slang et dans ma bouche, dans cette pièce-là, si je disais “crisse”, ce n’était pas la bonne note. »

On s’est alors dit qu’il fallait y aller « all in » ! Qu’il fallait qu’on intègre ma culture et ce que j’ai vécu dans la pièce, mais aussi qu’on s’adapte à ma manière de parler ! J’ai grandi au Québec, mais mes parents sont haïtiens, mon entourage est haïtien. Il fallait que j’aille là-dedans.

Anglesh Major

Pour Anglesh Major, ce texte adapté dans la langue de sa communauté est un cadeau. Et une exception dans le monde théâtral (voire télévisuel) québécois. « Quand on regarde la télé, souvent, c’est en québécois, il n’y a pas d’autres langues qui se peuvent. Pourtant, quand je sors dehors à Montréal, tout se mélange : la langue québécoise est teintée par plein d’autres langues. Or, on n’a jamais entendu cette langue-là, ce slang haïtien, au théâtre. Ce sera la première fois que la langue de la communauté afro-québécoise sera présentée sur une scène au Québec. »

Le racisme, une des teintes d’une large palette

Tant Anglesh Major qu’Alexandre Goyette insistent pour dire que cette adaptation ne dépeint pas la communauté afro-québécoise dans son ensemble. Pas plus qu’elle ne porte sur le racisme. Alexandre Goyette explique : « Le racisme reste un élément de la pièce et oui, le personnage subit du racisme, mais le moteur de Dave n’est pas le racisme systémique. C’est la peur. Dave est un solitaire, un gars qui n’a pas de gang et qui va mettre le doigt dans un engrenage infernal. Le racisme fait partie de la grande palette des difficultés qu’il a rencontrées dans sa vie et qui l’ont fragilisé. Le fait que Dave soit joué par un Afro-Québécois ouvre par contre de nouvelles perspectives et, honnêtement, je trouve que le texte est meilleur, plus riche que la première version. Et en plus, le metteur en scène Christian Fortin nous amène complètement ailleurs… »

Anglesh Major ajoute : « Mettre un Noir sur scène dans une pièce qui a déjà été jouée, c’est carrément de l’ordre de l’acte politique, je trouve. C’est comme de dire : regardez, on existe ! Regardez, je peux jouer des textes dans ma langue ! À la fin de la pièce, j’ai une réplique qui dit : “Avoue que tu ne pensais pas ça de moi.” Avoue que tu ne pensais pas que j’avais tout ça en moi. Que je suis humain comme toi, finalement… Dave, c’est un gars qui a juste peur. Et tout le monde a peur de quelque chose. »

« Tout au long de la pièce, on dépouille et à la fin, on ne voit que l’humain, poursuit l’acteur. On enlève les masques. Au début, on peut se dire “il ne parle pas comme moi”, puis on s’habitue à la langue et on tasse la langue. Puis on tasse la culture, puis la couleur. À la fin, il reste un humain et il reste une histoire. Une très bonne histoire. C’est ce qui m’a beaucoup touché dans le texte : King Dave aurait pu être n’importe qui… »

Chez Duceppe dès le 29 septembre

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Quatre autres solos

Distanciation physique oblige, plusieurs théâtres montréalais ont choisi de présenter des pièces mettant en scène un seul personnage. King Dave est du lot ; voici quatre autres solos qui s’amènent sur les planches cet automne.

Zebrina, une pièce à conviction

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Emmanuel Schwartz incarnera un étonnant bibliothécaire dans Zebrina, une pièce à conviction.

Le metteur en scène François Girard retrouve un de ses complices, l’acteur Emmanuel Schwartz, pour cette pièce de l’auteur américain Glen Berger, dans une traduction de Serge Lamothe. On y rencontre un bibliothécaire hollandais qui, sur la scène d’un théâtre déserté, vient raconter l’enquête formidable qu’il a menée pour résoudre l’énigme d’un livre emprunté… il y a 133 ans. François Girard clôt avec Zebrina un triptyque de solos qui comprenait Novecento et Le fusil de chasse. Quant à Emmanuel Schwartz, il a déjà démontré qu’il avait la carrure pour porter l’entièreté d’une pièce sur ses épaules avec Le tigre bleu de l’Euphrate (présenté en 2018 au Quat’Sous).

Au Théâtre du Nouveau Monde, du 9 au 27 septembre, avec diffusion web en simultané

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Toutes les choses parfaites

PHOTO MAXYME G. DELISLE, FOURNIE PAR DUCEPPE

François-Simon Poirier sera de retour dans la pièce Toutes les choses parfaites.

Cette pièce du Britannique Duncan Macmillan, mise en scène par Frédéric Blanchette, a connu un beau succès lorsque présentée en formule 5 à 7 chez Duceppe, en 2018 et 2019. Elle y revient dans une formule retravaillée, cette fois pour occuper la grande scène. Dans cette pièce feel good, qui se veut une chronique des petites et grandes joies de la vie, le public est mis à contribution, ce qui rend chaque représentation unique. François-Simon Poirier y incarne un homme qui, enfant, avait créé une liste de tout ce qui vaut la peine d’être vécu pour faire sourire sa mère, souvent triste. Or, la liste s’est allongée avec les années…

Chez Duceppe, dès le 9 septembre

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De ta force de vivre

PHOTO ANDRÉANNE GAUTHIER, FOURNIE PAR LA LICORNE

Marie-Ève Perron a notamment puisé dans ses expériences personnelles pour écrire De ta force de vivre

Ce spectacle écrit, mis en scène et interprété par Marie-Ève Perron aborde le deuil sous tous ses angles. L’autrice et actrice, qu’on a vue notamment à la télé dans Les Simone, flirte pour l’occasion avec le théâtre documentaire, en plus de puiser dans son bagage personnel, ayant perdu son père en 2017 au terme d’une longue maladie. C’est en partie cette expérience éprouvante qui est racontée ici, sans pudeur. « Marie-Ève a une approche très ludique, très près du théâtre de performance », dit le directeur artistique et général de La Licorne, Philippe Lambert. « Or, même si le sujet est costaud, elle réussit à l’aborder en profondeur. » Une création montée sur scène pour la toute première fois.

À La Licorne, du 6 au 24 octobre

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Zéro

PHOTO JEAN-FRANÇOIS HÉTU, FOURNIE PAR ORANGE NOYÉE

Mani Soleymanlou dans la pièce Zéro

Mani Soleymanlou reprend, sur les planches du Quat’Sous, Zéro, montée à La Chapelle et au CNA à la fin de 2019. Après avoir exploré les multiples facettes de l’identité dans neuf spectacles distincts, le dramaturge, metteur en scène et comédien vient boucler la boucle avec Zéro. Seul sur scène, il réfléchit à voix haute tant à ses origines iraniennes qu’à l’avenir de son fils. Exil, immigration, appropriation culturelle et transmission ne sont que quelques-uns des sujets abordés dans ce monologue autobiographique fortement nourri par l’actualité et chaudement salué par la critique.

Au Quat’sous, du 24 novembre au 5 décembre

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