Pour le public, le théâtre d’Anton Tchekhov est souvent nimbé d’une aura de nostalgie et de grisaille, avec ses amours insolubles et ses journées qui défilent, souvent pareilles les unes aux autres. Pour les acteurs toutefois, le dramaturge russe est l’un des auteurs les plus vénérés et les plus intéressants à jouer. Les interprètes qui se glissent dans la peau des Trois sœurs, dès mardi sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde, en témoignent.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Pour Evelyne Brochu, tous les personnages tchékhoviens « ont de la chair autour de l’os. Ce sont tous des personnages principaux qui ont leurs paradoxes. Et ils me font tous penser à quelqu’un ! » 

Noémie Godin-Vigneau apprécie « toute la richesse de la pensée, à la limite de la philosophie, qui se déploie chez Tchekhov ».

Et Rebecca Vachon ? « Pour moi, son théâtre est comme une partition pour orchestre, où l’acteur peut participer activement à la création en apportant sur scène son unicité. » 

Le metteur en scène René Richard Cyr compte aussi parmi les adorateurs invétérés de Tchekhov… Or, il n’avait jamais eu jusqu’ici l’occasion de s’y frotter, malgré l’épaisseur et la diversité de son curriculum vitæ. Depuis ses lointaines années d’étudiant à l’École nationale de théâtre, à la fin des années 70, il espérait présenter Les trois sœurs

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le metteur en scène René Richard Cyr

Je suis tombé amoureux de ce texte lorsqu’on a monté la pièce à l’École, avec André Pagé. C’est resté une œuvre fondatrice pour moi et j’espérais pouvoir un jour m’y colletailler. Ça fait longtemps que j’y travaille : mes premières adaptations datent de 2011 !

René Richard Cyr, metteur en scène

Comment explique-t-il cette affection généralisée dont bénéficie le dramaturge russe ? « Chez Tchekhov, tous les personnages ont des secrets ! Les acteurs l’aiment parce qu’ils vont travailler beaucoup sur le texte à dire, mais aussi énormément sur le monologue intérieur du personnage, sur ce qu’il ne dit pas. Or chez Tchékhov, ce monologue intérieur est très nourri, par le texte, mais aussi par les non-dits. C’est comme s’il avait regardé chaque personnage par l’est, par l’ouest, par le nord, par le sud, par au-dessus et par en dessous, par en dedans, par dehors… C’est un portraitiste extraordinaire ! » 

Dans Les trois sœurs, les trois personnages principaux – Olga, Macha et Irina – rêvent de quitter la campagne où elles croupissent pour retourner vivre à Moscou, cette ville sublimée par leurs souvenirs d’enfance. « Si un élément représentait Olga, ce serait la terre, estime Noémie Godin-Vigneau. Elle est l’aînée qui choisit de s’ancrer, d’être plus conservatrice; celle qui a décidé de prendre soin des autres pour donner un sens à sa vie. » 

« Macha, c’est le feu, lance Evelyne Brochu. Elle a en elle une révolte, un grondement total. Elle est comme une flammèche en latence qui, au contact d’un homme, va être prise d’un grand désir. Comme dirait Richard Desjardins, ce sera comme le feu qui pogne dans l’foin et pis qui brûle la grange… » 

La benjamine, Irina, est interprétée par Rebecca Vachon. « Au début de la pièce, elle a 20 ans, elle est brûlante de rêves et d’espoirs. Elle croit en la vie, elle ne peut pas accepter son sort; mais plus la pièce avance, plus c’est la désillusion. La vie n’arrête pas de la faire souffrir. » 

Ce n’est pas la première fois que la comédienne endosse le rôle d’Irina; elle l’a fait aussi à l’âge de 17 ans, alors qu’elle suivait des cours dans une école de théâtre de Biélorussie.

À l’époque, je ne comprenais pas, je trouvais ça plate ! J’ai revu la pièce plus tard, à l’âge de 24 ans, et j’ai été bouleversée par ce personnage. Les rêves de jeunesse qui s’effritent, les coups de la vie… J’étais passé à travers tout ce qu’Irina a vécu…

Rebecca Vachon, qui incarne Irina

Le vertige de réaliser un rêve

Pour René Richard Cyr, donner vie à l’un des textes les plus célèbres de Tchekhov, dans une adaptation faite de sa main à partir de plusieurs traductions existantes, n’est pas sans occasionner quelques vertiges. « C’est toujours épeurant de monter les pièces dont tu rêves. Mettre en scène Anton Tchekhov est un exercice de haute voltige. J’avoue ne pas avoir eu souvent à faire face à autant de complexité et de défis en me frottant à un univers théâtral. » 

Le défi le plus grand, et le plus cruel, est de choisir quelles facettes des personnages mettre en lumière, dit-il. « La petitesse ou la force de l’être humain ? Son côté minable ou grandiose ? Son côté effrayant ou merveilleux ? Tout est là ! Il faudrait tout éclairer ! » 

Il a choisi de mettre en valeur la résilience et la combativité de ces femmes russes au tournant du XXe siècle. Des femmes qui ne sont pas sans lui rappeler celles des Belles-sœurs, de Michel Tremblay, car elles choisissent de se lever chaque matin, coûte que coûte, pour continuer à se battre. 

« J’aborde la pièce non pas comme un portrait, mais davantage comme un scénario. Les personnages refusent la situation, ils croient qu’il y a mieux demain. Ce ne sont pas des femmes résignées, tristes ou déçues… C’est comme ça que le public pourra être ému par leur combat. » 

Car René Richard Cyr est conscient d’une chose : les spectateurs décrochent parfois devant le théâtre introspectif de Tchekhov. « C’est pour cette raison que j’ai essayé d’en faire un spectacle le plus actif possible. Les 11 acteurs sont sur scène tout au long de la pièce, enfermés dans un lieu dont ils ne peuvent pas sortir, dans un décor imaginé par moi et créé par un peintre que je vénère, François Vincent. » 

Dans cet écrin splendide, mais ô combien étouffant, les trois sœurs pourront continuer pendant des siècles encore à rêver du Moscou de leur enfance ! « Ce serait réducteur de dire que cette pièce est actuelle. Elle est d’une monstrueuse éternité. Ce qui a été écrit en 1900 est toujours valable aujourd’hui et le sera encore dans 100 ans. » 

Et pour longtemps encore, les acteurs continueront à rêver de porter sur scène les mots d’Anton Tchekhov.

Les trois sœurs au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 28 mars 

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