Du choc des idées jaillit la lumière. La preuve en est sublimement donnée au Théâtre Denise-Pelletier avec la collision de deux univers : ceux du romancier anglais Aldous Huxley et du dramaturge québécois Guillaume Corbeil.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Ce dernier signe en effet – avec brio – l’adaptation du roman culte de Huxley Le meilleur des mondes. Sous sa plume acérée, la dystopie écrite en 1931 devient un miroir impitoyable de notre société axée sur le consumérisme effréné, la productivité et le bonheur à tout prix. L’esprit critique ? Il a foutu le camp, chassé par un divertissement constant.

Le dramaturge a réussi à tirer de ce roman dense une pièce percutante, dépourvue de longueurs. Mieux, il parvient à ajouter une couche d’ironie (on dirait d’absurdité, si ce n’était pas si près de la réalité) à ce monde émotivement détraqué.

Guillaume Corbeil pige à pleines mains dans nos travers actuels – culte de l’apparence, mort érigée en spectacle, omniprésence de la publicité – pour nous renvoyer en plein visage notre engourdissement collectif. Quand Corbeil rencontre Huxley, on rit beaucoup, et fort, mais avec une tristesse constante au ventre.

Des questions essentielles

La mise en scène de Frédéric Blanchette est redoutable d’efficacité. Sur un drap blanc tendu autour d’une scène quasi vide, il a choisi de multiplier les projections vidéo, qui viennent soutenir le jeu des acteurs sans jamais les écraser.

Simon Lacroix est remarquable dans le rôle de Bernard, un Alpha (la caste la plus élevée dans le monde imaginé par Huxley) mal dans sa peau, trop veule pour remettre en question le système, mais mal adapté pour y adhérer pleinement.

Kathleen Fortin brille elle aussi en mère usée, qui cherche à retrouver à tout prix le bonheur programmé de sa vie d’avant, quitte à perdre contact avec la réalité.

Dans la peau de son fils John, Benoît Drouin-Germain donne une belle palette émotive au seul personnage qui refuse de se couper de son humanité. Tantôt fragile, tantôt exalté, ce jeune homme à fleur de peau, épris de Shakespeare, tranche avec les zombies affectifs qui l’entourent. Quant à Macha Limonchik, elle est glaçante dans le rôle de l’Administratrice.

Le public adolescent qui fréquente le Théâtre Denise-Pelletier trouvera ici matière à réflexion, qu’il soit question de l’importance de la performance martelée ad nauseam ou de la pression sociale qui, par utilitarisme éhonté, pousse les personnages à se diriger vers les métiers qui sauront répondre aux besoins du marché… 

À l’heure où beaucoup s’interrogent sur l’avenir qui les attend, le spectacle soulève des questions essentielles, sans pour autant devenir lourd, didactique ou moralisateur.

Dans la pièce, John est convaincu que le salut de l’humanité passera par le théâtre, celui qui bouleverse, qui fait rire et pleurer. Avec toutes ses qualités, la production présentée au Théâtre Denise-Pelletier lui donne raison. L’humanité a toujours besoin du théâtre pour lui rappeler ses zones d’ombre et de lumière.

Le meilleur des mondes, adaptation d’un texte d’Aldous Huxley par Guillaume Corbeil. Mise en scène de Frédéric Blanchette. Avec Ariane Castellanos, Benoît Drouin-Germain, Mohsen El Gharbi, Kathleen Fortin, Simon Lacroix et Macha Limonchik.

Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 19 octobre