(Québec) L’ouverture du Diamant dans le Vieux-Québec est la réalisation d’un rêve pour Robert Lepage et ses collaborateurs d’Ex Machina. Le metteur en scène a doté sa ville d’un magnifique écrin pour faire briller son art et pour faire rayonner la création contemporaine dans la région. La Presse a rencontré Lepage dans sa nouvelle maison.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

De son bureau à l’étage du Diamant, Robert Lepage a une vue directe sur la place D’Youville et le Palais Montcalm. Nous sommes à un jet de pierre du Capitole et de la porte Saint-Jean, au cœur du carrefour culturel de la ville depuis près d’un siècle. Tout ce qui grouille dans le monde des arts et de la musique à Québec passe devant Le Diamant.

Avec ce spacieux centre culturel, Lepage offre aux citoyens un magnifique bâtiment à l’architecture ouverte et lumineuse. Mais l’homme de théâtre de 61 ans revient aussi aux sources. En faisant le pont entre le passé et le futur, Lepage fusionne l’histoire de sa ville avec sa propre histoire.

Flash-back en 1980. Avant de devenir le puissant ambassadeur du théâtre québécois, ce finissant du Conservatoire de Québec crée ses premiers shows dans le quartier du futur Diamant. À 21 ans, il joue devant quelques dizaines de spectateurs dans des cafés-théâtres comme Le Zinc et Le Hobbit, rue Saint-Jean. Il fait des performances au Shoeclack déchaîné, un bar new wave qui se trouvait là où Le Diamant est érigé.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

L’artiste et graffiteur Zilon a créé une fresque sur un mur du foyer en souvenir du Shoeclack déchaîné.

« J’ai d’ailleurs demandé à l’artiste et graffiteur Zilon de créer une fresque sur un mur du foyer de la salle, en souvenir de cette époque », raconte Lepage.

Contrairement à la majorité des acteurs de Québec, Robert Lepage est passé « par-dessus Montréal » pour connaître le succès national, et ensuite international. « Toronto et des compagnies canadiennes se sont intéressées à mon travail avant le milieu montréalais », a-t-il précisé en entrevue à La Presse, la semaine dernière.

Or, avec Le Diamant, Robert Lepage fait le pari que le Canada et le monde entier viendront à Québec voir les spectacles de ce théâtre pluridisciplinaire consacré aux arts de la scène avec un grand « S » : la programmation va de la lutte à l’opéra !

Au fond, Robert Lepage réalise, en version « milléniale », le rêve de Paul Hébert, le regretté comédien qui voulait transformer Québec en capitale nord-américaine du théâtre… Paul Hébert voulait lancer un Festival Molière dans le Vieux-Québec, à l’instar de celui de Stratford, qui célèbre Shakespeare chaque été.

« J’ai perdu mes complexes [par rapport au pari du Diamant] quand j’ai travaillé à Stratford, l’an dernier, confie Lepage. Stratford est un bled perdu à deux heures de Toronto, mais il attire un public de partout en Amérique du Nord ; de vrais amateurs qui ne voient que du théâtre de répertoire durant leur séjour. Si une petite ville ontarienne le fait, pourquoi pas Québec, où l’industrie première est le tourisme ? »

La direction du Diamant compte d’ailleurs faire la promotion de son théâtre auprès des voyagistes, des croisiéristes et des grands hôtels de la capitale. « On est capable d’attirer le public de l’étranger. On le voit déjà avec les réservations à la billetterie, poursuit Lepage. Il n’y a pas seulement le 418, mais les codes de Montréal, de Gatineau et de New York parmi les acheteurs de billets. »

La cohabitation

Malgré un écosystème fragile à Québec (cinq théâtres ayant chacun leur créneau respectif), le milieu théâtral accueille positivement l’arrivée du Diamant. Tous les intervenants rencontrés par La Presse se montrent enthousiastes face à la venue de ce nouvel acteur. Et croient que la cohabitation est possible.

« Le Diamant est un joyau qui peut attirer du monde qui ne va pas au théâtre en général, dit Marc Gourdeau, directeur de Premier Acte. Je pense qu’il va y avoir un effet de contamination. Et le directeur général, Bernard Gilbert, a le souci de ne pas cannibaliser les autres compagnies avec sa programmation. »

Même son de cloche du côté de Michel Nadeau, à La Bordée : « C’est plus de 600 sièges qui s’ajoutent au marché des salles. Mais la direction du Diamant fait attention à l’écologie fragile du théâtre à Québec. Je crois que ça va aider des gens à développer un intérêt, un attrait, pour les arts de la scène. »

En entrevue au Soleil, l’an dernier, le metteur en scène Alexandre Fecteau se réjouissait de voir apparaître plusieurs nouveaux lieux et organismes culturels à Québec, comme les Maisons de la danse et de la littérature, le pavillon Pierre Lassonde du Musée national des beaux-arts et aussi Le Diamant.

« Il y a une question de financement, mais aussi de cohabitation. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Mon souhait, c’est que les gens continuent de s’approprier ces lieux », disait le créateur du NoShow.

« Le Diamant n’est pas un wagon qui vient s’ajouter à l’offre culturelle de la région, mais une locomotive qui va faire bouger la création et la scène théâtrale locale », estime quant à lui Lepage.

Je persiste à croire que Québec est une ville de création. C’est sa richesse. Avec des propositions de plus en plus éclatées et diversifiées. Je n’ai pas le temps de tout voir, mais je vais parfois à Premier Acte, au Périscope. À Québec, on encourage les créateurs à faire leurs quatre cents coups !

Robert Lepage

Selon Robert Lepage, le milieu théâtral doit cesser d’avoir un esprit de clocher. On doit favoriser la « nationalisation » de notre métier à travers la province. « Autant pour la diffusion que pour la couverture médiatique, dit-il. Ça se voit dans tous les pays sauf ici. En France, les critiques du Monde ou du Figaro vont couvrir des pièces à Bordeaux ou à Maubeuge, par intérêt national. Je ne dis pas que les journalistes de Montréal doivent voir TOUT ce qui se fait à Québec, mais ils ne doivent pas rater les événements d’intérêt national. »

Selon l’auteur de 887, au Canada anglais, le financement et le système de production favorisent une meilleure circulation des spectacles et des artistes. « Un acteur de Vancouver joue fréquemment à Toronto et à travers le pays. Alors qu’au Québec, les interprètes travaillent surtout dans leur ville. C’est l’une des raisons pour lesquelles les acteurs de Québec doivent déménager à Montréal. »

La conquête du monde

Avec Le Diamant, Robert Lepage aimerait susciter un tel élan auprès des artistes au Québec. En attirant les producteurs étrangers à voir ce qui se fait ici et en encourageant les productions québécoises à tourner. « À mon avis, une pièce comme J’aime Hydro de Christine Beaulieu peut voyager partout dans le monde. C’est un show universel ! », s’exclame Lepage.

Or, pour rayonner, le milieu doit sortir de sa zone de confort. « Lorsque j’étais directeur du Théâtre français du CNA [Centre national des arts], j’ai offert à des comédiens montréalais de très beaux rôles, comme Cyrano, mais ils refusaient parce qu’Ottawa, c’est trop loin… Ils n’avaient pas envie de faire deux heures de voiture ou de sacrifier un week-end au chalet. En Europe, les interprètes se déplacent tout le temps. Tu vis à Paris et tu vas jouer à Lyon pour travailler avec tel ou tel metteur en scène. »

Comme Shakespeare, dont le buste est à côté du bureau de Lepage, l’artiste québécois qui a récolté le plus de prix et d’honneurs de par le monde croit qu’il faut avoir l’étoffe de ses rêves. Et se tailler ses propres diamants pour mieux éblouir notre imaginaire collectif.

> Consultez le site web du Diamant