La Licorne ouvre sa saison avec Deux pièces pour Étienne Pilon, spectacle mené tambour battant par le tragédien Étienne Pilon, qui se produira dans les deux salles du théâtre (la Petite et la Grande Licorne). Un projet audacieux écrit par Jean-Philippe Lehoux.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Ce qui devait être le premier spectacle solo d’Étienne Pilon s’est finalement transformé en une parodie de spectacle solo et une critique de notre obsession de la performance. Une forme audacieuse, présentée simultanément dans deux salles, qui mettra aussi en vedette les comédiens et musiciens Myriam Fournier et Pascal Rousseau.

Mais, à la base, la volonté de l’auteur Jean-Philippe Lehoux était bel et bien de centrer son récit sur Étienne Pilon.

« Son agent m’avait appelé pour savoir si je souhaitais lui écrire un texte parce que, selon lui, il était “rendu là” dans sa carrière, se rappelle Jean-Philippe Lehoux. Mais moi, je n’ai rien du producteur, je ne suis pas un gars de showbiz, je ne savais pas trop quoi faire avec ça », nous dit-il. Alors, il a fait la seule chose à faire : il a pris rendez-vous avec l’acteur de 39 ans pour mieux comprendre la nature de ses ambitions.

« En fait, je n’avais aucun désir », nous dit en riant Étienne Pilon, bien connu dans le milieu théâtral pour ses rôles intenses et dramatiques (notamment dans les pièces Richard III, Caligula, L’affiche, de Philippe Ducros, Orphelins, de Dennis Kelly, Après, basé sur l’infanticide de Guy Turcotte, etc.), « mais je me disais que ça pourrait être bien de faire quelque chose de différent et j’aimais bien ce que Jean-Philippe faisait. »

Course à la performance

Après quelques palabres, les deux hommes de théâtre ont rapidement déterminé un thème. À savoir notre course à la performance, et à travers ce cirque, notre recherche du moment présent.

« Notre obsession de performance nous pousse tout le temps à en faire plus », constate Jean-Philippe Lehoux, qui a écrit et joué dans les solos Comment je suis devenu touriste et Normal, du nom d’une ville insignifiante de l’Illinois qu’il a visitée.

On se met une pression incroyable, constate-t-il, comme par exemple avoir son spectacle solo à 40 ans. Je me suis dit : on va pousser le concept à l’extrême et on va faire deux spectacles solos !

Jean-Philippe Lehoux

C’est donc la voie de l’humour absurde qu’a choisie Jean-Philippe Lehoux, mais pour mener à bien son projet, il a quand même dû inclure deux autres comédiens après avoir vécu un « cauchemar d’écriture ». Le don d’ubiquité a ses limites…

Concrètement, les spectateurs seront dirigés vers l’une ou l’autre des deux salles. Grâce à la magie du théâtre (et de la captation vidéo !), certaines portions du spectacle seront communes, d’autres, spécifiques. Sans divulgâcher les détails, disons que l’expérience des spectateurs sera différente d’une salle à l’autre.

La bucket list

Il sera, entre autres, question d’une bucket list, fameuse liste de choses à faire avant de mourir, bien de notre temps. Un principe que défend le personnage d’Étienne Pilon avant d’être rattrapé par la réalité.

On vit à une époque où on veut toujours être dans le renouvellement. Tout ça au nom du moment présent. Mais quels sont les effets des changements continuels sur notre identité ? Qu’est-ce qu’on transmet à nos enfants dans un contexte de changement constant où tout est toujours à recommencer ?

Jean-Philippe Lehoux

La bucket list, Jean-Philippe Lehoux n’y croit tout simplement pas (pas plus qu’Étienne Pilon d’ailleurs).

« D’abord, ça m’épuise, et puis tout le monde a un peu la même liste… J’ai lu des articles sur les effets dévastateurs de ces listes sur le tourisme mondial. Par exemple, le Machu Picchu est sur toutes les listes ! Manger des sushis à Tokyo, nager avec des dauphins… Je me demande à quoi ça rime. Il me semble qu’on devrait avoir une ou deux obsessions dans la vie et les creuser. »

Qu’est-ce qui est vrai pour Étienne Pilon dans ce solo qui n’en est pas un ? « Tout mon rapport aux rôles intenses que j’ai joués est vrai, dit-il, mais en même temps, si je le fais, c’est que ça me va bien. J’ai eu des rôles plus comiques, comme avec Sherlock Holmes, mais pour moi, ce qui compte, c’est de jouer de beaux rôles, c’est tout. Mais on dirait que la stabilité de l’identité n’est pas très à la mode, on valorise plutôt le changement… »

L’essentiel…

Le personnage d’Étienne Pilon évoluera donc à travers cette quête de nouveautés et ses 10 000 choses à faire avant de mourir, même si ça ne dure que deux minutes… « Il va s’accrocher à son identité, se rappeler d’où il vient, parce que dans son parcours, il y a un essoufflement, détaille Étienne Pilon. À vouloir être partout à la fois, on oublie les gens importants qui nous entourent, les choses qui sont essentielles… »

Jean-Philippe Lehoux évoque les écrits du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, qui a beaucoup réfléchi au phénomène de l’accélération du temps. « Il parle des oasis de décélération, qui sont une manière de résister à cela, dit-il. Ce sont de petites résistances futiles, mais nécessaires. Ça peut être d’aller à la bibliothèque, passer du temps avec des amis, n’importe quoi. »

Une oasis de décélération pour ne pas « s’aliéner », insiste-t-il, en citant de nouveau Rosa. Éteindre nos téléphones (de temps en temps), avons-nous envie d’ajouter. Et pourquoi ne pas aller au théâtre.

Deux pièces pour Étienne Pilon, au théâtre La Licorne, du 20 août au 6 septembre.