Luce Pelletier a décidé de s’attaquer à l’œuvre et à la vie d’August Strindberg dans sa prochaine création, présentée à l’Espace Go. Elle a demandé à neuf autrices, dont Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton et Jennifer Tremblay, de se mettre dans la peau de l’une des ex-épouses de l’auteur, qui qualifiait les femmes « de rien d’autre qu’un nid d’oiseau pour les œufs de l’homme ». Entrevue avec la metteure en scène et fondatrice du Théâtre de l’Opsis.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Strindberg était reconnu comme un misogyne. D’après vous, en était-il vraiment un ?

C’est un peu mêlant à cause de l’époque. C’est une période [fin du XIXe siècle] où les femmes commençaient vraiment à entrer sur le marché du travail. Lui, il avait beaucoup de difficulté avec ça et c’était à la puissance mille. Il ne se gênait pas pour écrire des lettres ouvertes et pour dire à tout le monde que ça n’avait pas de bon sens, que les femmes n’étaient pas comme les hommes… Disons qu’il était malhabile. En même temps, il aimait les femmes intelligentes, carriéristes et autonomes, alors ça devenait compliqué. Sa première épouse était actrice et elle devait faire de longues tournées dans d’autres pays. Seul à la maison, il s’occupait alors beaucoup de ses trois enfants et il lui écrivait de revenir, qu’ils pouvaient vivre juste de sa plume.

Est-ce que, de prime abord, vous devez apprécier l’artiste pour faire une œuvre sur lui ?

Je pense que oui. En même temps, on peut aimer un artiste pour son œuvre et non pour ce qu’il était dans sa vie. Strindberg a été assez important dans la dramaturgie mondiale ; il a quand même déclenché des courants, etc. Donc, malgré sa misogynie et le fait qu’il était sans doute un homme assez imbuvable, il a quand même marqué son époque et la littérature. Pour ça, ça vaut la peine de s’y arrêter. Un des pièges de la pièce serait toutefois de l’excuser, entre autres parce que son enfance a été houleuse : il a été battu, il était de tendance déprimée et suicidaire. Je pense qu’il n’était pas très sain d’esprit. Mais ça n’excuse rien. Ça explique.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

La metteure en scène Luce Pelletier

La pièce que vous présentez est d’ailleurs la réponse fictive de ses trois ex-épouses à des lettres qu’il leur avait envoyées. Vous avez demandé à neuf autrices de lui répondre. Quelle forme prend le spectacle ? C’est un enchaînement de tableaux ?

Non, je me suis plus compliqué la vie que ça ! Mon travail au niveau de l’écriture a été de piger dans les textes de Strindberg. Il a écrit sa vie partout : dans ses pièces de théâtre, ses romans autobiographiques… Avec tout ça, j’ai créé un fil conducteur pour la pièce au complet. On part avec Jean-François Casabonne, qui joue Strindberg à l’âge de 60 ans, alors qu’il va mourir. Il revoit sa jeunesse, puis sa vie avec chacune des femmes qu’il a aimées. Et dans tout le fil de cette vie, nous passons les neuf textes des autrices.

Comment avez-vous choisi ces autrices [Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Véronique Grenier, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie Louise B. Mumbu, Anne-Marie Olivier et Jennifer Tremblay] ?

Ce sont des femmes pour qui j’ai eu un coup de cœur pour leur plume. Je voulais aussi qu’elles soient différentes pour ne pas avoir neuf fois la même scène. Ça va dans tous les sens et c’est ce que j’aime. Et je suis très ravie parce que j’avais peur que les autrices répondent de façon bête et méchante à Strinberg et qu’elles ne fassent que l’accuser. Je ne voulais pas que ça devienne un défouloir. Je pense que le spectacle pose des questions, il met en scène des situations, il revendique une certaine place pour les femmes, mais ce n’est pas militant avec un « M majuscule ». Et heureusement, mes autrices ont été très nuancées, elles ont apporté des choses différentes. Bref, c’est beau, beau, beau.

À l’Espace Go jusqu’au 12 mai.