On n'avait pratiquement plus vu Michel Lemieux à Paris depuis 30 ans.

Publié le 24 févr. 2013
Louis-Bernard Robitaille LA PRESSE

En 1983, quand il travaillait encore en solo, il avait connu un véritable triomphe au Théâtre de la Ville avec Solide Salad, un an après une première prestation parisienne, au Théâtre de la Bastille, où il jouait L'oeil rechargeable. Une page entière dans Libération, des salles pleines à craquer.

Depuis, plus rien à Paris, jusqu'en février 2010, avec Norman au Théâtre national de Chaillot, dans le cadre du festival Anticodes. Mais pour trois représentations seulement. Cette fois, c'est un vrai retour en force avec La Belle et la bête, installé depuis jeudi soir et pour une dizaine de jours, de nouveau à Chaillot, dans la salle Jean Vilar qui compte plus de 900 places.

Pourquoi une aussi longue absence des scènes parisiennes? Réponse: les hasards de la vie. Mercredi après-midi, dans l'immense foyer de Chaillot, Michel Lemieux, Victor Pilon et la directrice Marie-Christine Dufour donnent leur explication: «Nous avons eu pendant de longues années un agent qui n'était pas branché côté France. Nous en avons changé en 2008...»

Pendant un quart de siècle, la compagnie Lemieux Pilon 4DArt s'est donc promenée en Asie, en Amérique latine, au BAM de Brooklyn, en Grande-Bretagne, mais n'était jamais revenue en France. «Il y a eu cette rencontre en 2009 avec la directrice de l'époque à Chaillot, Dominique Hervieu. C'est comme ça les arts de la scène, c'est une question de rencontres, d'affinités...»

En l'occurrence, Lemieux et Pilon auraient pu trouver pire que Chaillot. Une magnifique architecture de 1937, un statut de théâtre subventionné, qui permet de vendre les places à un prix modéré (moins de 50$ la place) et qui fonctionne sur un réservoir de 12 000 abonnés. Comme au Théâtre de la Ville, on fait salle comble la plupart du temps et, quand ça marche mal, on fait des moitiés de salles. C'est l'un des grands théâtres parisiens que les médias suivent régulièrement.

Tours de magie

Jeudi soir, de fait, la salle Jean Vilar était pratiquement remplie jusqu'au dernier fauteuil. Des spectateurs qui paraissaient hypnotisés par les tours de magie qui se déroulaient sur scène: un magnifique cheval blanc qui traverse le plateau, réapparaît et disparaît, les grands jets de peinture rouge qui vont s'écraser sur les murs, une pluie presque réelle qui tombe comme un déluge tropical.

«Il y a des metteurs en scène qui utilisent la technologie dans des pièces de théâtre, mais un peu en guise de décoration, comme complément, dit Michel Lemieux. Pour nous, au contraire, c'est la technologie qui est au coeur de nos productions. Et puis, il y a une porte qui s'ouvre: pas la porte de l'intelligence, celle du coeur, des sentiments.»

À une autre époque, les spectacles de Lemieux et Pilon étaient de pure technologie. Une professionnelle du théâtre, présente à la première, croit se souvenir de Norman comme d'un spectacle presque sans paroles: «Avec La belle et la bête, dit-elle, c'est peut-être le texte qui est la partie la plus faible. D'autant plus qu'en France, tout le monde a en mémoire le film de Jean Cocteau. Dans la version Lemieux-Pilon, le texte apparaît un peu comme un simple fil conducteur, un accompagnement un peu trop rationnel et linéaire. Il n'y a pas vraiment de progression dramatique, malgré les prouesses techniques et esthétiques extraordinaires.»

Cela explique peut-être que, après 1h30 de spectacle, la réaction de la salle était chaleureuse, sans plus. Comme si les spectateurs sortaient d'un songe prolongé.

Expérience unique

Hier midi, au journal télévisé de France 2, Lemieux et Pilon ont eu droit à un sujet en images, ce qui est déjà un privilège: «On ne sait plus si c'est du cinéma, du théâtre et de la science-fiction, a dit le critique. Côté texte, on perdait un peu le fil, mais ça n'avait aucune importance, car on était bluffés. Une expérience unique en son genre. À ne pas rater.»

Malgré la difficulté extrême d'obtenir des articles pour un spectacle qui ne joue que 10 jours, on espère d'autres critiques à partir de demain. De toute façon, on ne se fait pas de souci pour la carrière du spectacle à Chaillot d'ici au 1er mars. En attendant la tournée de 13 soirs en province, dans une demi-douzaine de villes.

Lemieux et Pilon sont bel et bien de retour aux affaires en France.