Avec Le dindon de Feydeau, Normand Chouinard dirige son vieil ami et complice Rémy Girard dans une comédie festive et débridée sur le libertinage. Et l'ombre d'un certain DSK hante les répétitions...

Luc Boulanger, collaboration spéciale LA PRESSE

«C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens», a écrit Molière dans Critique de l'École des femmes. Nous sommes en 1663, et déjà le débat entre comédie et tragédie sévit: lequel de ces arts est le plus noble? Or, 350 ans plus tard, la question est loin d'être réglée. Il se trouvera toujours des gens pour favoriser les auteurs dramatiques au détriment des comiques. Ou pour reprocher au TNM, notre «théâtre national», de programmer des comédies; et du Feydeau par-dessus le marché!

Peu importe. Aux yeux de Normand Chouinard et de Rémy Girard, la comédie, c'est du sérieux! Depuis 40 ans, les deux hommes l'ont visitée sous toutes les coutures.

«On a écrit, monté et joué des textes comiques autant à la télévision qu'au théâtre ou à la radio. On a même fait des chansons comiques», raconte Rémy Girard qui, au début des années 80, a participé aux Lundis des Ha! Ha!, avec un hilarant et inoubliable numéro de chanson à répondre.

«Il y a dans l'écriture de Feydeau une redoutable mécanique, poursuit Girard. Rien n'est laissé au hasard. Les didascalies, les indications, prennent autant de place que les répliques. Le moindre soupir est noté! C'est aussi précis qu'une partition.»

«En comédie, le résultat est juste au bout de la ligne, ajoute Chouinard. Alors qu'en tragédie, il est au bout de la scène, voire de la pièce. Ça ne pardonne pas. Mais quand ça marche, pour un acteur, c'est un vrai carburant.»

Et les classiques du vaudeville de Georges Feydeau, c'est du propane pour allumer les zygomatiques des spectateurs. L'an dernier, avec Un fil à la patte, le metteur en scène Jérôme Deschamps a signé le plus gros succès de la Comédie-Française en 30 ans! Au TNM, c'est dans Le dindon qu'on retrouvera Rémy Girard entouré d'une équipe d'acteurs d'expérience et de talent pour la comédie: Linda Sorgini, Carl Béchard, Violette Chauveau, Véronique Le Flaguais, Roger La Rue, Danièle Panneton, Alain Zouvi...

Le Feydeau du TNM sera-t-il aussi un carton? Normand Chouinard ne s'aventure pas là. Il se voit humblement comme un «passeur» de ce théâtre qu'il aime et chérit depuis son enfance. «Sous son voile de rire et de légèreté, Feydeau, c'est le sens du punch, la réplique puissante qui cogne», dit-il.

«Le spectateur ne doit jamais reprendre son souffle», résume Rémy Girard.

Ciel, mon mari!

L'argument du Dindon? Pontagnac, un coureur de jupons insatiable (Rémy Girard) s'introduit chez une femme après l'avoir suivie dans la rue. Il lui fait des avances... même si son mari est dans la pièce voisine. Mais, surprise, ce dernier est un ami de Pontagnac, Vatelin, qui lui pardonne sa faiblesse. Or voilà qu'une ancienne maîtresse de Vatelin débarque chez lui subitement! Puis... ça continue comme ça tout au long d'une série de mensonges et de séductions, d'infidélités et de promesses; jusqu'à ce que le Don Juan se transforme en dindon de la farce qu'il a déclenchée.

«En observateur et client assidu de Chez Maxim's, célèbre restaurant du Tout-Paris de la belle époque, Feydeau fait le portrait d'une société noctambule assez frivole qu'il connaît bien», dit Chouinard.

Si le rire est le propre de son oeuvre, dans la vie, l'auteur de Tailleur pour dames n'était pas très gai. Celui qui fait rire depuis plus d'un siècle était même sombre. «Sur toutes les photos de Feydeau, on ne le voit jamais sourire, remarque le metteur en scène. Ses amis le confirment: il a traversé sa vie triste et mélancolique. Et il est mort en délirant, atteint de la syphilis, en 1921...»

Pour revenir au Dindon, ce miroir des moeurs des nouveaux riches de la fin du XIXe siècle reflète des choses encore bien réelles et universelles. «En salle de répétitions, le libertinage de Dominique Strauss-Kahn nous hante, raconte Normand Chouinard. Le personnage de Pontagnac est un homme mûr qui risque tout ce qu'il a (mariage, carrière, argent, amitié) pour assouvir ses pulsions sexuelles. On dit qu'il fait son DSK...»

Le dindon de Feydeau, du 17 janvier au 11 février au TNM.