Si j’ouvre un livre, je me rends à la fin. Systématiquement. Même s’il m’endort plus vite que le ton monocorde de Bianca à L’île de l’amour, je me force les yeux et le mental jusqu’à la dernière page.

Publié le 28 mai

C’est comme ça. C’est de l’anti Daniel Pennac, qui autorise le lecteur à abandonner tout ouvrage, n’importe quand. Perso, je m’accroche, tel un tablier au vestiaire des Chefs ! après une élimination corsée. Mélange de culpabilité, d’entêtement et de curiosité : je veux savoir comment ça va finir, bon.

Oui, je pourrais sauter directement aux dernières pages pour connaître le dénouement, j’y ai pensé, duh. Mais en découvrant l’épilogue, j’aurais un milliard de questions, qui me forceraient à remonter dans le texte et à retisser le fil des intrigues. Bref, c’est plus simple de souffrir pendant quelques heures que de lire de façon déconstruite, un terme qui fait très restaurant chic de 2004, où les plats dits traditionnels se mangeaient en formule à assembler soi-même.

En télé, c’est l’opposé. Si mon enregistreur numérique était une table de chevet (faites un effort d’imagination), il garderait en équilibre précaire une pile de livres entamés, jamais terminés. C’est comme ça. J’amorce une tonne de téléséries, que je largue généralement après trois ou quatre épisodes. Du déjà vu, du prévisible, pas de temps à gaspiller là-dessus.

PHOTO FOURNIE PAR HBO MAX

Tokyo Vice

Dans les derniers mois, j’ai commencé The Good Fight, Station Eleven, The Gilded Age, Bridgerton et Tokyo Vice sans jamais achever le cycle. Je veux les finir, parce que ces séries se classent parmi les meilleures, mais je manque de temps, de patience et de volonté. Je vois le fil d’arrivée sans le franchir.

Quoi, tu n’as pas encore vu la fin de Severance sur Apple TV+ ? Nope. Tu ne sais pas ce que tu manques, mon doux !

Les adeptes de psychanalyse bon marché détecteront ici une angoisse de séparation refoulée. En finissant une série, elle disparaît de notre imaginaire et nous fait vivre une forme de rupture. Peut-être. D’autres fans aiment tellement une émission qu’ils refusent de visionner la finale afin que leur buzz dure éternellement. Possible aussi. Mais étrange sur un moyen temps.

Souvent, j’ai lu le punch d’une télésérie dans un article – bonjour l’autodivulgâchage – et ça ne m’intéresse plus de m’enfiler sept heures de remplissage pour m’y rendre. Si une série s’arrête après une seule saison, drapeau rouge, c’est garanti que je n’en verrai jamais le bout. Pourquoi investir autant d’énergie dans une histoire sans fin ?

L’abondance de bons programmes, éparpillés sur un paquet de plateformes différentes, encourage cet esprit de butinage. Au moindre désintérêt, zoup, on change de partenaire, comme un célibataire sur Tinder, et on balaie plus souvent à gauche qu’à droite.

Aussi, on le sait tous quand on s’installe devant une série de transition, l’équivalent télévisuel du rebond amoureux. La série de transition se regarde par défaut, en attendant le prochain coup de foudre.

Cette semaine, j’ai rapidement su que je ne m’enfilerais pas les dix épisodes d’une heure de The Lincoln Lawyer (La défense Lincoln), le titre le plus vu sur Netflix. À l’origine, il s’agit du livre Le verdict du plomb de Michael Connelly, qui a débouché en 2011 sur un film mettant en vedette Matthew McConaughey dans le rôle d’un avocat charismatique qui travaille sur le siège arrière d’une voiture de marque Lincoln. Sans blague.

Note aux fans : le détective Harry Bosch apparaît dans le livre de Connelly, mais pas dans la télésérie de Netflix.

Donc, The Lincoln Lawyer. C’est bon, mais peu original. C’est une série typique de David E. Kelley à la L.A. Law ou The Practice. Réconfortante, peu prétentieuse et conventionnelle. Les Américains appellent « viande et patates » ce genre télévisuel, ce qui décrit parfaitement The Lincoln Lawyer, qui se déroule sous le soleil aveuglant de Los Angeles.

Après un accident de surf, l’avocat rusé Mickey Haller (Manuel Garcia-Rulfo) sombre dans l’enfer des opioïdes et perd tous ses clients, de même que la garde de sa fille.

En sortant de cure de désintox, surprise, Mickey hérite du cabinet d’un ancien collègue, qui a été assassiné dans un stationnement à étages. À la manière de Suits, en moins baveux, toutefois, Mickey règle de petits cas tout en pilotant le superprocès d’un riche créateur de jeux vidéo accusé du meurtre de sa femme et de son amant.

Vous vous doutez également que le meurtre du stationnement à étages cache une histoire bien plus grande. Peu importe, je ne finirai pas The Lincoln Lawyer. J’en ai assez vu pour me faire une tête. Et je me suis volontairement autodivulgâché la fin.

Vous voyez ? C’est facile de divorcer d’une série avec le sentiment du devoir accompli. Pour épater la galerie, je citerais ici, de mémoire, Schopenhauer qui disait que la vie est courte et que le temps et la force sont limités.

Ça serait bien hypocrite, parce que je suis tombé sur cette citation en googlant : « Peut-on lâcher une série en cours de route ? »

La réponse est oui.