Saint-Hyacinthe est reconnu comme étant La Mecque des fabricants d'orgues. Casavant Frères, établie depuis plus de 130 ans, y est pour beaucoup. Mais le facteur d'orgues Létourneau également. Cette PME de 35 employés est en fait l'un des secrets les mieux gardés au Québec. Connue partout dans le monde, elle est l'entreprise nord-américaine qui a fabriqué le plus d'orgues en Europe. Elle s'intéresse maintenant au marché asiatique.

Stéphane Champagne, collaboration spéciale LA PRESSE

Orgues Létourneau vient de rater de peu l'obtention de contrats au Japon et en Chine. Mais ce n'est que partie remise, dit Fernand Létourneau. Le président et fondateur de la PME vient d'ouvrir un bureau à Pékin. Tout en préparant tranquillement sa relève, l'homme d'affaires de 63 ans met la table afin d'augmenter le rayonnement international de l'entreprise qu'il a fondée en 1979 et dont il partage l'actionnariat avec sa conjointe, Antonia.

D'ici à ce que les ventes décollent en Asie, le facteur d'orgues maskoutain recommence à fonctionner à plein régime après un bref intermède. En 2009, dans la foulée de la crise financière, le marché américain, où la PME réalise près de 80% de ses ventes, a dramatiquement chuté. «Nous n'avons pas reçu un seul contrat l'an passé», dit M. Létourneau. Qu'à cela ne tienne, l'entreprise avait déjà des commandes pour deux ans à l'avance.

Le ralentissement au sud de la frontière aura d'ailleurs été de courte durée, du moins en ce qui concerne les orgues, car la PME québécoise dit avoir reçu trois commandes fermes des États-Unis au cours des derniers mois. C'est sans compter les projets pour lesquels le facteur d'orgues a soumissionné notamment en Pologne et en Allemagne.

Orgues Létourneau a construit à ce jour près de 124 orgues, dont 50 au Canada, 50 aux États-Unis, 10 en Australie, cinq en Angleterre et quelques-uns ailleurs en Europe de même qu'en Nouvelle-Zélande. L'entreprise a notamment fabriqué des orgues à tuyaux pour l'Université de Cambridge et la tour de Londres, mais aussi pour les plus grandes cathédrales et églises d'Australie et des États-Unis.

La PME fabrique des orgues de quatre à 144 jeux. Des joyaux pouvant posséder jusqu'à 8000 tuyaux. Le prix des instruments québécois va de 60 000$ à 3,5 millions. Le facteur d'orgues, qui possède sa propre fonderie, a la capacité de fabriquer cinq orgues par année. L'entreprise tire 80% de ses revenus de la fabrication d'orgues et 20% de contrats de restauration.

La clientèle de la PME, dont le chiffre d'affaires est d'environ 6 millions, va des églises aux salles de concert, en passant par les universités et les particuliers. Eh oui, il n'est pas rare de voir des gens fortunés se faire installer un orgue à tuyaux chez eux. Lors de notre passage dans les installations d'Orgues Létourneau, un instrument flambant neuf acheté par un médecin australien s'apprêtait à entreprendre un long voyage à l'autre bout du monde.

Fernand Létourneau travaille dans le secteur des orgues depuis 46 ans. À 18 ans, il entre chez Casavant Frères, où il travaille pendant 14 ans et participe à la fabrication de quelque 350 orgues à tuyaux. Il gravit les échelons et devient directeur artistique adjoint et harmoniste-chef. Autrement dit, c'est lui qui accorde les instruments pendant leur fabrication. Ironiquement, M. Létourneau est avant tout un trompettiste.

«Moi, jeune Canadien français, j'avais atteint à l'époque la plus haute position qu'il m'était possible d'atteindre chez Casavant. J'ai donc quitté mon emploi avec l'intention de devenir harmoniste pigiste», relate Fernand Létourneau qui, en quittant ses fonctions chez Casavant, a fait le tour de l'Europe pendant trois mois pour y étudier les orgues grâce à une bourse du gouvernement fédéral.

De retour au Québec, Fernand Létourneau est sondé par le directeur du conservatoire de Hull, qui lui demande de fabriquer un orgue. «Je lui ai dit que je n'avais jamais construit seul un orgue de A à Z. Il m'a répondu: «Si tu n'en fabriques pas un premier, tu n'en fabriqueras jamais un deuxième»», se souvient M. Létourneau.

La réputation du Québécois dépassait déjà les frontières de la Belle Province. Tellement que son deuxième Opus (chaque orgue porte le nom d'Opus) a été commandé par un Australien. La PME a continué à croître au cours des années 80. Elle a ouvert un bureau de vente à Washington. En 1990, Fernand Létourneau a construit un orgue qu'il a présenté lors d'un important congrès à Boston où 3000 organistes étaient présents.

«Ça a été une vraie révolution. Le marché américain a débloqué. Nous sommes devenus le deuxième facteur d'orgues du monde», s'enorgueillit le chef d'entreprise qui prépare tranquillement sa sortie. Au cours des prochaines années, l'actionnariat de la PME sera en effet vendu à des employés et des cadres de l'entreprise. Fernand Létourneau ne sait pas encore s'il restera ou non actif dans la PME.