Je n’ai jamais été aussi contente d’être bien chez moi. Je ne voudrais surtout pas avoir à magasiner une maison, qu’elle ait 50 ans ou qu’elle ne soit pas encore sortie de terre.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Dans les deux cas, l’exercice peut s’apparenter à un Ironman avec beaucoup d’obstacles inattendus.

De quoi gâcher ce qui est souvent un moment charnière dans une vie, un moment émouvant, marquant. Choisir le quartier et la propriété où grandiront nos enfants, où l’on vivra sa retraite, ça ne se fait pas à la légère. Surtout que la somme en jeu est considérable.

Ça a toujours été stressant, mais aujourd’hui, c’est rendu complètement fou.

D’un côté, on assiste à une surchauffe dans le marché des maisons existantes.

Et de l’autre, dans le marché des maisons neuves, on observe une « vague de résiliations illégales » de contrats. C’est ce que dénonce l’Association des consommateurs pour la qualité dans la construction (ACQC) dans une lettre transmise à la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation Andrée Laforest, à la Régie du bâtiment (RBQ) et à Garantie de construction résidentielle (GCR).

Cette situation y est décrite comme « urgente et très préoccupante ». L’ACQC, qui milite pour la protection des consommateurs, reçoit de nombreux appels au sujet des contrats de vente de maisons neuves.

Malgré les ententes signées, des consommateurs se font réclamer des sommes supplémentaires avant la livraison. S’ils n’acceptent pas, l’entrepreneur dit qu’il va « résilier le contrat préliminaire, ou les poursuivre, ou faire faillite », rapporte l’ACQC.

Ce scénario vous dit quelque chose ? Je vous en avais parlé en mars.

Un mois plus tard, le phénomène s’est aggravé. Les sommes en cause ont bondi. Ce qui soulève de nouvelles questions, vous allez voir.

Au début, les extras étaient de 15 000 à 25 000 $. Aujourd’hui, ils atteignent souvent 100 000 $. Et certains entrepreneurs exigent même plusieurs hausses successives, rapporte le directeur général de l’ACQC, Marc-André Harnois.

La hausse du prix des matériaux de construction et les impacts de la pandémie continuent d’être cités pour justifier ces réclamations.

C’est clair que les coûts de fabrication augmentent. Il y a aussi des pénuries qui retardent et compliquent les travaux. Certains entrepreneurs se font des réserves, d’autres sont forcés de parcourir des centaines de kilomètres pour acheter ce dont ils ont besoin.

C’est tout un casse-tête.

Il faut aussi reconnaître que les entrepreneurs prennent des risques financiers en signant des contrats des mois à l’avance. Et que l’avenir en pleine pandémie est difficilement prévisible.

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Mais il ne faut pas non plus exagérer l’impact de la hausse du prix des matériaux.

Selon Statistique Canada, le prix de construction des maisons dans la région de Montréal a augmenté de 5,5 % en 2020. La moyenne des trois années précédentes était de 3,4 %. L’écart de 2,1 points de pourcentage se situe « clairement à l’intérieur de la marge de profit d’un entrepreneur type », assure l’ACQC.

Prenons une maison unifamiliale de 340 000 $ (valeur médiane au Québec selon Centris). La hausse additionnelle et, disons, « imprévue » de 2,1 points équivaut à 7140 $ (sur une année entière).

« On est très loin des hausses qui nous sont dénoncées, certaines allant jusqu’à 135 000 $ ou près de 40 % », s’étonne Marc-André Harnois.

À son avis, les demandes des entrepreneurs s’expliquent plutôt par la hausse du prix des maisons. Le marché les motiverait à rompre les contrats existants pour revendre la maison à autrui, avec un profit supérieur.

« Ils font alors tout ce qu’ils peuvent pour que les contrats soient résiliés : menaces de poursuites, d’hypothèque légale ou de retards importants, intimidation, résiliations unilatérales… tout se voit. Il ne s’agit pas de cas isolés et on reçoit des appels concernant aussi bien de petits entrepreneurs que de gros entrepreneurs, d’un peu partout au Québec. »

Le consommateur n’a pas vraiment de recours, comme je l’ai déjà expliqué.

L’autre problème, c’est qu’à la longue, la valeur du contrat, s’il devient trop simple à résilier, s’amenuise. C’est grave.

L’ACQC craint que des entrepreneurs ne se mettent à afficher systématiquement de bas prix pour vendre facilement leurs maisons en sachant qu’ils pourront ensuite exiger un prix final supérieur.

L’organisme, qui énonce d’autres dérives possibles, estime qu’« une action gouvernementale immédiate est nécessaire ». Il propose notamment que la RBQ fasse « clairement savoir aux titulaires d’une licence » qu’ils risquent de la perdre en ne respectant pas leurs contrats.

Est-ce que son cri d’alarme sera entendu par la ministre Andrée Laforest ?

L’apparente méconnaissance de l’élue en matière d’immobilier n’est pas très rassurante, disons. Dans un article de ma collègue Isabelle Dubé, l’élue affirmait notamment que le prix d’acquisition des propriétés est confidentiel et doit le rester, alors qu’il est accessible en quelques clics sur le Registre foncier du Québec.

Mme Laforest croit que les citoyens doivent être mieux éduqués et se responsabiliser. C’est vrai. Mais encore faut-il que les règles du jeu soient claires et que l’on veille à les faire respecter.