Dans l’urgence de la COVID-19, les gouvernements ont déployé des milliards pour aider les entreprises, les travailleurs et les étudiants à survivre à la crise de liquidités. Mais il est temps de penser aux retraités, avant que leur rente passe dans le tordeur.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

À la mi-avril, Ottawa a annoncé un assouplissement temporaire pour donner du lest aux employeurs qui parrainent un régime de retraite à prestations déterminées. Or, ces mesures affaibliront la protection des rentes à un moment où les régimes traversent une tempête parfaite.

La débandade boursière et la baisse historique des taux d’intérêt ont provoqué une chute brutale de la solvabilité des régimes canadiens qui est tombée de 102,5 % à la fin de 2019 à 89,1 % au 31 mars 2020, selon Aon.

Vu à l’envers, il y a maintenant un « trou » de 11 % dans les caisses de retraite, un déficit qui doit être comblé par des cotisations spéciales des employeurs.

Mais comme les sociétés grattent les fonds de tiroir, Ottawa a décrété un moratoire sur ces cotisations pour 2020 et laisse entrevoir un allégement pour 2021 pour les entreprises de compétence fédérale (ex. : transports, banques, télécoms).

Au Québec, les sociétés ont déjà eu de l’oxygène ces dernières années. Leurs cotisations ne sont plus établies en fonction du ratio de solvabilité qui donne le portrait en cas de faillite. Elles le sont plutôt en fonction d’un ratio de « capitalisation améliorée » qui permet l’utilisation d’hypothèques plus accommodantes fondées sur la « continuité des affaires », un concept qui semble bien fragile en cette ère de pandémie.

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Richard Bourget, associé principal chez Normandin Beaudry

En fin de compte, les cotisations des entreprises ont diminué. « Le déficit est plus petit et il peut être amorti sur une plus longue période », résume Richard Bourget, associé principal chez Normandin Beaudry.

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Les gouvernements font le pari que ces assouplissements aideront les entreprises à survivre et à payer des rentes pleines et entières. Mais en cas de faillite, les retraités seront doublement perdants, car ils se retrouveront avec une rente amputée plus sévèrement.

D’où l’urgence de trouver des solutions pour mieux les protéger.

Malheureusement, il est trop tard pour lancer un fonds de garantie des prestations de retraite comme en Ontario. Quand un 18 roues est sur le point d’emboutir votre voiture, ce n’est plus le temps d’appeler l’assureur.

Par contre, on devrait changer les lois encadrant les faillites pour donner une « super-priorité » aux retraités. Actuellement, ils sont considérés comme des créanciers ordinaires, ce qui ne leur laisse que des miettes une fois que les autres se sont servis.

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Jean-Pascal Lion, porte-parole de la Fédération canadienne des retraités

Mais contrairement aux grands prêteurs qui ont un portefeuille diversifié, « le retraité, lui, a tous ses œufs dans le même panier. Si son employeur lève les pattes, il se retrouve le bec à l’eau », déplore Jean-Pascal Lion, porte-parole de la Fédération canadienne des retraités qui revendique depuis au moins 10 ans le rang de créanciers privilégiés pour les retraités.

En 2018, l’ancien maire de Toronto et sénateur Art Eggleton avait lancé le projet de loi S-253 en ce sens. Mais on craint que les banques ne veuillent plus prêter aux entreprises, si les retraités passent en premier.

À bien y penser, ce serait une bonne chose ! L’endettement des entreprises canadiennes atteint un niveau alarmant. Leurs dettes représentaient 104 % du PIB à la fin de 2019, contre 62 % à la fin de la récession du début des années 90.

« Les sociétés canadiennes entrent dans le ralentissement économique actuel avec un endettement considérable, les secteurs de l’immobilier et de l’énergie étant parmi ceux qui ont connu l’augmentation la plus rapide », souligne Jimmy Jean, analyste chez Desjardins.

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Le plus malsain, c’est que certaines entreprises se sont endettées pour racheter massivement leurs propres titres.

L’an dernier, les entreprises de l’indice de la Bourse de Toronto ont dépensé un montant record de 50 milliards pour racheter leurs actions. Cela représentait 2 % de la valeur boursière totale, une proportion quatre fois plus élevée qu’il y a 10 ans, selon un rapport de l’analyste Ian Verteuil, de la CIBC.

Pour les patrons, les rachats d’actions sont une drogue, car ils permettent d’augmenter instantanément les bénéfices par action, ce qui fait grimper le titre de l’entreprise… et les bonis reliés à la performance boursière.

Certains dirigeants peuvent même être tentés de négliger les projets d’investissement structurants qui mettront des années à porter leurs fruits. « On n’a pas encore trouvé de vaccin contre la pensée à court terme », ironise Martin Roberge, stratège chez Canaccord Genuity.

Mais les entreprises qui ont un régime de retraite déficitaire ne devraient pas avoir le droit de racheter leurs actions, à plus forte raison si elles ont reçu l’aide du gouvernement. Pourquoi les cadeaux aux actionnaires passeraient-ils avant les promesses aux retraités ?

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« À la mi-avril, Ottawa a annoncé un assouplissement temporaire pour donner du lest aux employeurs qui parrainent un régime de retraite à prestations déterminées. Or, ces mesures affaibliront la protection des rentes à un moment où les régimes traversent une tempête parfaite », écrit Stéphanie Grammond.

Cela s’est souvent produit dans le passé. En 2016, les 39 entreprises de l’indice de la Bourse de Toronto qui parrainent un régime de retraite à prestations déterminées avaient un déficit totalisant 10,8 milliards de dollars.

Loin de le rembourser, ces sociétés ont plutôt dépensé 40 milliards de dollars pour racheter leurs actions ou verser des dividendes à leurs actionnaires, selon une étude du Centre canadien de politiques alternatives.

En cas de faillite, tout cet argent aurait échappé aux retraités.

Tiens, c’est exactement ce qui s’est produit chez Sears Canada. Juste avant de faire faillite, le détaillant a vendu des actifs et versé des milliards en dividendes à ses actionnaires. Par la suite, des milliers de travailleurs ont perdu près du tiers de leur rente, reflétant le déficit de leur régime.

Ça me donne mal au cœur. Pas vous ?

89 %

Ratio de solvabilité médian des régimes canadiens

78 %

Ratio de solvabilité médian des régimes québécois

105 %

Ratio de capitalisation des régimes québécois

Note : Situation des régimes de retraite à prestations déterminées au 31 mars 2020
Source : Aon