Comme on l’a constaté cet été, les pourboires peuvent susciter des débats aussi ardents qu’inattendus. Tant sur la place publique… qu’à l’intérieur du Centre Bell.

Publié le 15 septembre

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les terminaux de paiement qui suggèrent de laisser 15 % ou 18 % de pourboire ne provoquent pas que de la joie parmi les travailleurs. Parlez-en à ceux qui servent de la nourriture et des boissons dans la trentaine de comptoirs de l’antre du Canadien de Montréal. L’option « pourboire », ajoutée l’an dernier, crée d’importantes disparités de revenus entre les collègues.

« On ne se le cachera pas, la grande majorité des clients ‟tipent" pour une bière à 12,75 $, mais pas pour un hot-dog à 5,35 $ », m’a raconté une employée. Vous voyez déjà le problème. Qui veut se faire affecter à la vente de frites si le comptoir d’en face, où la Molson coule à flots, est deux ou trois fois plus lucratif ?

Autre élément qui vient alimenter la frustration, même si personne n’est mal intentionné : lorsqu’il manque de bras, le Groupe CH embauche du personnel d’agence. « Il arrive parfois que des travailleurs d’agence se retrouvent dans les bars, de sorte que des syndiqués se retrouvent à vendre des hot-dogs et à toucher des pourboires moindres », raconte le porte-parole des Teamsters, Stéphane Lacroix.

En plus, le personnel d’agence ne touche pas de pourboires, rapporte le syndicat. Il est donc plus payant de travailler dans son comptoir avec du personnel d’agence que des collègues syndiqués avec qui il faut impérativement partager la somme obtenue des clients. Une situation qui alimente aussi le « sentiment d’iniquité ».

La direction du Groupe CH est « bien au fait des enjeux » que les pourboires suscitent et elle travaille de concert avec le syndicat des Teamsters pour les comprendre et les régler, m’a écrit le porte-parole du Canadien, Charles Saindon-Courtois. Il n’a pas souhaité en dire plus.

De fait, une rencontre à ce sujet, à l’initiative de la partie patronale, devait avoir lieu mercredi. Le syndicat n’a pu me dire si elle avait eu lieu. « On veut régler ça avant le début de la saison de hockey », précise Stéphane Lacroix. Le but est de trouver une façon plus équitable de partager les pourboires, qui ont bondi depuis un an, dans le respect de l’ancienneté.

Il faut savoir qu’en début de pandémie, le Centre Bell a interdit les paiements en argent comptant presque partout. Or, ses terminaux ne permettaient pas aux clients de laisser des pourboires. Les employés des comptoirs alimentaires ont donc subi une perte de revenus substantielle. Ils ont réclamé que des pourboires puissent être payés par carte de crédit ou débit.

L’employeur a accepté en juillet 2021. En contrepartie, les syndiqués ont consenti à une baisse de salaire horaire de quelques dollars. Évidemment, personne ne s’est appauvri. Mais après un an, on réalise que dans la vraie vie, la question des pourboires sur les terminaux provoque quelques tensions dont le Centre Bell n’a pas le monopole.

Après mes chroniques publiées cet été sur les pourboires, tant les clients que les serveurs et les patrons se sont exprimés abondamment sur le sujet. Ce qui a révélé une certaine incompréhension et même des abus.

Lisez la chronique « Nourriture à emporter : Difficile de digérer le trio ‟15 % -18 % -20 % » »
Lisez la chronique « Pourboires : des entreprises se font tordre le bras »

Un père m’a écrit pour dénoncer un bar laitier qui conservait les pourboires de sa fille étudiante sous prétexte qu’elle gagnait plus de 11,40 $ de l’heure. Quel argument bidon ! Rien n’empêche un employeur de verser plus que le salaire minimum.

Une femme qui sert de l’alcool dans des mariages et des banquets ne peut pas toujours conserver ses pourboires, m’a-t-elle raconté. La raison qu’on lui donne en fin de soirée : elle est payée par une agence de placement. Exactement comme au Centre Bell.

Pourtant, la Loi sur les normes du travail est claire : le pourboire appartient au salarié qui a rendu le service.

Selon Charles Tremblay Potvin, professeur à la faculté de droit de l’Université Laval, on ne peut légalement priver un travailleur d’agence des sommes remises par les clients. Même son de cloche à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), où l’on rappelle qu’en matière de pourboires, les mêmes droits et obligations s’appliquent à tout le monde.

Du côté des propriétaires de restaurants, on voudrait pouvoir forcer les serveurs à partager leurs pourboires avec les employés en cuisine pour faciliter le recrutement derrière les fourneaux. Une idée qui est loin de faire l’unanimité. La CSN et la FTQ sont contre. Mais une majorité de clients (55 %) appuie l’idée du partage, révèle un récent sondage Léger commandé par l’Association Restauration Québec (ARQ), qui entend mettre de la pression sur Québec pour faire changer la loi.

Il y a cinq ans, la proportion était de 47 %. La hausse s’explique par une reconnaissance accrue du travail des cuisiniers grâce à la multiplication des émissions de télé qui les mettent en vedette, croit le porte-parole de l’ARQ, Martin Vézina.

Nul doute, on n’a pas fini d’entendre parler du « trio 15 % -18 % -20 % ».