C’est quand même incroyable. En l’espace de quelques semaines seulement, deux de nos plus importantes entreprises technologiques récemment inscrites à la Bourse de Toronto, Lightspeed et Nuvei, ont vu leur valeur boursière s’effondrer de plusieurs milliards à la suite de la publication de rapports d’analyse dévastateurs, diffusés dans le seul but de générer un vent de panique et d’enrichir la firme qui les a rédigés.

Publié le 20 déc. 2021

Lightspeed et Nuvei sont deux entreprises actives dans le domaine des solutions de paiement électronique. Lightspeed développe des logiciels de points de vente et de commerce en ligne alors que Nuvei propose des systèmes de traitement de paiements électroniques.

Les deux entreprises sont établies à Montréal et les deux avaient le statut de licorne avant leur entrée en Bourse, c’est-à-dire qu’elles s’étaient fait attribuer une valeur de plus de 1 milliard par les investisseurs, tellement on leur reconnaissait un potentiel prometteur.

Lightspeed a fait son entrée en Bourse en septembre 2019 avec une valorisation initiale de 1,7 milliard alors que Nuvei s’est inscrite à la cote en septembre 2020 à une valeur de départ de 3 milliards. Portées par la vague des technos en Bourse, amplifiée par la nouvelle réalité induite par la pandémie de coronavirus, nos deux licornes ont rapidement franchi la marque des 20 milliards de valorisations chacune.

Tout récemment encore, donc, tout roulait rondement pour ces deux licornes, jusqu’à ce que la firme d’investissement militante Spruce Point Capital Management débarque en ville et s’attaque à Lightspeed, en septembre dernier.

Cette firme d’investissement new-yorkaise se spécialise dans la vente à découvert ; c’est-à-dire qu’elle emprunte des actions en souhaitant que leur valeur recule pour pouvoir les racheter plus tard à un prix moins élevé. Bref, elle réalise de substantiels profits lorsque la valeur des actions qu’elle cible recule de façon significative.

Dans un premier rapport de 125 pages, publié le 29 septembre dernier, Spruce Point accuse Litghtspeed de manquer de transparence dans le dévoilement d’informations clés tout en surestimant ses perspectives de croissance. La réalité financière et concurrentielle est moins rose que ne l’affirme la société dont le cours boursier est nettement surévalué, prétend l’investisseur militant.

Immédiatement après la publication de ce rapport, la valeur de l’action de Lightspeed chute de 21 % en une journée, de 160 à 126 $. Depuis, l’action n’a cessé de se replier pour clôturer vendredi dernier à 52 $, ce qui valorise l’entreprise à 7,5 milliards. Une première licorne a été écornée.

Il y a deux semaines, ça a été au tour de Nuvei de goûter à la médecine de la firme d’investissement de vente à découvert, qui a produit le 8 décembre un nouveau rapport tout aussi dévastateur que celui de Lightspeed à son endroit, dans lequel elle remet en question les données financières de l’entreprise montréalaise, son passé et celui de certains de ses dirigeants.

Le crash a été plus foudroyant puisque la valeur de l’action de Nuvei a chuté de 40 % en une seule journée et le titre qui avait atteint un sommet à 180 $, en septembre, est tombé à 73 $.

Vendredi, le titre de Nuvei a clôturé à 70,49 $, attribuant une valorisation de 9 milliards à l’entreprise qui valait plus de 20 milliards il y a trois mois. Une deuxième licorne a été écornée par Spruce Point Capital.

La calomnie payante

Ce n’est pas la première fois que Spruce Capital s’attaque à une entreprise québécoise. Elle l’avait déjà fait avec Dollarama en 2018. Le modus operandi était le même : produire un rapport accablant sur l’entreprise, générer un doute raisonnable sur la validité de ses résultats et prévisions et espérer une chute de la valeur de l’action pour vendre le titre à découvert.

Le pire, c’est que cette pratique est tout à fait légale même si elle fait perdre des milliards de dollars en valeur à de petits investisseurs qui sont alors sollicités par des bureaux d’avocats pour participer à des actions collectives contre les dirigeants de l’entreprise apparemment fautive qui n’auraient pas dévoilé correctement l’information financière souhaitée.

À l’Autorité des marchés financiers (AMF), on me confirme que les allégations formulées dans les rapports d’analyses réalisés par les investisseurs militants qui vendent à découvert sont examinées et acceptées tant que l’information divulguée n’est pas fausse ou trompeuse.

« À l’AMF, on analyse ces dossiers régulièrement. Nos équipes évaluent le contenu des rapports des firmes d’investissement et les comparent avec les informations des sociétés émettrices. On demande aux sociétés des confirmations sur certaines allégations et si on évalue qu’il y a des informations frauduleuses, on peut instaurer une enquête contre l’investisseur activiste », m’explique Jean-François Fortin, directeur général du contrôle des marchés.

La réalité, toutefois, c’est qu’il n’y a jamais eu d’enquête au Canada qui a permis de démontrer noir sur blanc que les informations négatives formulées contre une direction d’entreprise et ses résultats financiers avaient été frauduleuses au point d’entraîner la vente d’actions massive par les investisseurs.

Les militants arrivent à gonfler des faits ou à surestimer des situations particulières sans pour autant dépasser la ligne de la légalité, c’est leur vision des choses contre celle de l’entreprise qu’ils vilipendent.

Et dans les cas de Lightspeed et de Nuvei, leur valorisation boursière était à ce point survoltée par l’exubérance des titres technos – celui de Lightspeed s’échangeait à un ratio de 23 fois la valeur des ventes de l’année 2022 ! – qu’ils étaient des cibles toutes désignées pour une correction.

On dit même parfois que l’action des investisseurs militants permet aux entreprises qu’ils ont ciblées de corriger certaines lacunes qui sont décriées dans leur rapport accablant.

N’empêche, je serais curieux de savoir combien Spruce Point Capital a empoché en l’espace de trois mois en vendant à découvert ses titres de Lightspeed et de Nuvei alors que ces entreprises viennent d’effacer 20 milliards de valeur boursière durant le même laps de temps.