Pendant que 5 millions de Québécois entrent ce mercredi à minuit en zone « rouge », les autres provinces canadiennes, elles, présentent une hausse moins rapide du nombre d’infections. Comment expliquer ce mystère Québec ? Pour plusieurs observateurs, c’est que les consignes sanitaires, respectées en masse au printemps dernier, sont de plus en plus banalisées dans la population.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Le nombre moyen de cas confirmés de COVID-19 rapportés quotidiennement dans la dernière semaine en Ontario est de 476, province championne du nombre de tests de dépistage au Canada. Entre vendredi et dimanche, pendant que le Québec enregistrait plus de 2000 nouveaux cas de COVID-19, l’Alberta rapportait 406 nouvelles infections en trois jours.

En début de semaine, la Colombie-Britannique recensait 267 nouvelles infections, alors que le Manitoba en enregistrait seulement 39 et 34 en deux jours, portant son total de cas positifs à 1953. De manière générale, partout dans les provinces de l’Ouest, la situation semble beaucoup moins préoccupante.

Avec 799 nouveaux cas dans la journée de mardi, la moyenne mobile sur sept jours au Québec frise pour sa part les 700 nouvelles infections quotidiennes. Dimanche dernier, près de 900 cas avaient été rapportés, un sommet depuis le printemps dernier.

Ces chiffres sont « sans appel », a prévenu lundi le premier ministre François Legault, en qualifiant la situation de « critique ». Toute la province est appelée à suspendre sa vie sociale durant 28 jours pour inverser la tendance. Dans les zones désignées comme « rouges » – soit le Grand Montréal, la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches –, on fermera dès mercredi à minuit les bars, les salles à manger, les cinémas, les salles de spectacle et plusieurs autres lieux de rassemblement.

Moins conscients ?

À quoi peut-on donc attribuer la situation unique du Québec ? Si les experts affirment qu’il est difficile de se prononcer pour l’instant, certains constats semblent déjà émaner. « On est en quelque sorte moins conscients ou sérieux par rapport à l’importance de suivre les consignes qu’ailleurs. C’est peut-être une partie de notre culture, mais chose certaine : en ce moment, c’est un facteur déterminant », explique le professeur en sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, Benoît Barbeau.

Malgré une forte adhésion aux mesures sanitaires dans la population, le chercheur dit en effet observer « plus de laxisme » au Québec que dans le reste du Canada. Il s’explique cette tendance par le fait que le traumatisme a été plus fort qu’ailleurs lors de la première vague.

Le confinement a été beaucoup plus intense que dans les autres provinces. Les gens avaient particulièrement hâte de retourner à un niveau de vie normal.

Benoît Barbeau, spécialiste en virologie

Marie-Pascale Pomey, chercheuse au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, émet le même son de cloche. « Quand on regarde la Colombie-Britannique, qui réagit bien et vite, à mon avis, il y a vraiment quelque chose à apprendre de ça. Leur modèle est impressionnant à plusieurs points de vue, dit-elle. Il faudra comparer nos actions en termes de regroupements familiaux, surtout après la rentrée scolaire. »

L’effet « rentrée »

Une autre hypothèse pour expliquer « l’exception Québec » serait l’impact qu’a eu la rentrée scolaire, tel que le rapportait La Presse mardi. Si le taux de cas positifs diminue significativement chez les personnes de 60 ans et plus, il en est tout autrement pour les 10 à 29 ans.

Cette tranche d’âge recense l’un des plus forts seuils de cas quotidiens, à savoir près de 13 par 100 000 personnes, soit deux fois la moyenne québécoise. Tant les adolescents (10-19 ans) que les jeunes adultes (20-29 ans) ont vu leur taux croître à ce niveau depuis la rentrée, alors que le taux pour les enfants (0-9 ans) demeure beaucoup plus bas. Au Québec, chez les moins de 20 ans, la pandémie frappe environ 7,9 personnes par 100 000 habitants, contre 2,4 en Ontario, soit 3,4 fois plus.

« On devra toutefois attendre de voir l’impact du décalage pour déterminer si l’école est réellement un vecteur de transmission », observe Roxane Borgès Da Silva, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. En effet, les écoles ontariennes ont ouvert leurs portes deux semaines après celles du Québec. Chose certaine, « l’Ontario est plus sévère dans ses mesures », dit Mme Da Silva, qui croit d’ailleurs qu’un nouvel appel à la mobilisation auprès des influenceurs du web pourrait inciter les jeunes à se conformer.

En Ontario, les contraventions sont plus chères, et [les autorités] sont plus proactives sur la fermeture d’établissements. L’autre chose, c’est que les jeunes semblent plus enclins à croire aux théories du complot, et davantage au Québec qu’en Ontario.

Roxane Borgès Da Silva, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Si dans les deux provinces, le port du masque est imposé à l’école, le gouvernement de Doug Ford l’a toutefois rendu obligatoire un niveau scolaire plus tôt, dès la 4e année. L’Ontario impose aussi le couvre-visage jusque dans les salles de classe, contrairement au Québec, qui le limite aux lieux communs, halls d’entrée et corridors. On recense par ailleurs trois fois moins de cas dans les écoles ontariennes que dans les établissements québécois.

« Nous avons des facteurs de différenciation uniques qu’eux n’ont pas », avait d’ailleurs avancé le ministre ontarien de l’Éducation, Stephen Lecce, au début de septembre. Il se voulait alors rassurant auprès des parents préoccupés par la situation du Québec.

– Avec Francis Vailles, La Presse