Gregory Charles s’est récemment mis à jazzer à voix haute sur l’éducation lors d’une récente entrevue avec mon collègue Alexandre Pratt1. Ses observations ont eu l’effet d’un coup de tonnerre, provoquant même des spéculations sur une éventuelle carrière politique pour cet artiste aux multiples talents.

Publié le 27 avril

D’abord, je veux dire ceci : il est manifeste que Gregory Charles réfléchit depuis longtemps à l’éducation. Il est allé au-delà des clichés du type l’école-c’est-la-base-de-tout, ce que personne ne conteste.

L’artiste a lancé une discussion sur l’éducation, je lui donne un A+ pour ça. Je rêve qu’on discute aussi souvent – et aussi intensément – d’éducation qu’on discute d’identité, au Québec.

Ça, ce sont les fleurs.

Il n’y a pas vraiment de pot, mais il y a un immense bémol à opposer aux vues de Gregory Charles sur quelques-unes de ses déclarations. Je n’aborderai ici que ses certitudes sur les classes séparées, les gars d’un bord et les filles de l’autre…

C’est une fausse bonne idée, même si intuitivement, on peut penser que c’en est une très bonne.

L’idée de revenir aux classes séparées selon le genre, au-delà des opinions de chacun, a été pulvérisée par les données.

Une des études les plus citées à ce sujet est la méta-analyse de la chercheuse Janet Hyde, de l’Université du Wisconsin, qui a décortiqué, en 2014, 183 études portant sur 1,6 million d’enfants de la maternelle, du primaire et du secondaire, dans 21 pays2.

Constat : il n’y a pas de bénéfices clairs, au chapitre des résultats scolaires, avec les classes non mixtes. Et il y a des désavantages marqués, notamment au chapitre du renforcement des stéréotypes gars-filles.

Oui, des garçons réussissent mieux dans des classes non mixtes, notait la chercheuse. Mais aux États-Unis, les parents qui choisissent l’éducation non mixte sont généralement plus instruits et plus riches que la moyenne. Or, le niveau d’instruction des parents et leur niveau de revenu constituent l’un des marqueurs reconnus du succès scolaire de leurs enfants. Qu’est-ce qui fait le succès de ces élèves ? On ne peut affirmer que c’est la classe non mixte.

En 2013, j’ai écrit sur une expérience au Collège Reine-Marie, dans l’est de Montréal. Cette école privée était réservée aux filles, jusqu’en 2012. Quand on a ouvert les portes aux garçons, on l’a fait sur la base suivante : classes non mixtes, vie scolaire mixte.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Marc Tremblay, directeur du Collège Reine-Marie

Le directeur Marc Tremblay voulait adapter l’enseignement aux garçons et aux filles, selon leurs besoins respectifs, selon leurs défis respectifs. Intuitivement, c’est une idée qui tombe sous le sens, c’est une idée qui me semblait vraiment fertile : les gars en arrachent à l’école, étant par exemple surreprésentés dans le décrochage scolaire.

Mais concrètement, neuf ans plus tard, le directeur fait le constat suivant : c’était une fausse bonne idée.

D’abord, m’a-t-il expliqué, c’est un immense défi pour les enseignants qui doivent moduler leur approche, disons, de 9 h à 10 h pour les gars, puis, de 10 h à 11 h, donner le même cours pour les filles. Plus difficile qu’il n’y paraît.

Ensuite, les résultats n’étaient tout simplement pas au rendez-vous. Au bout du compte, « nous n’avons pas noté de grande différence dans les résultats des gars, avec l’expérience des classes non mixtes, dit Marc Tremblay. L’écart des résultats des gars et des filles est demeuré grand, ce qui s’explique par plusieurs raisons ».

Dix ans plus tard, au Collège Reine-Marie, les classes sont toutes mixtes.

On a fait le constat en 2018 que ce n’était pas une approche gagnante, sur le plan scolaire. Concrètement, sur les classes non mixtes, la théorie est bonne. Mais la pratique, c’est autre chose.

Marc Tremblay, directeur du Collège Reine-Marie

À l’origine, les administrateurs du Collège Reine-Marie croyaient que, naturellement, les gars et les filles socialiseraient dans la vie scolaire, hors des classes. Ce ne fut pas tout à fait le cas : « À la cafétéria, par exemple, les gars avaient tendance à rester avec les gars, les filles avec les filles. On imaginait qu’ils finiraient par se côtoyer, mais ce n’est pas si vrai. Au bal des finissants de la première cohorte, la complicité gars-filles n’était pas là. Ça nous a confrontés », dit le directeur Marc Tremblay, qui prend sa retraite en juin.

Et, de nos jours, autre enjeu : dans une école aux classes non mixtes, que faire avec les élèves qui ne s’identifient ni comme gars ni comme filles ? Marc Tremblay : « Cette notion du non-genré est apparue et on doit composer avec, c’est présent dans une école qui se veut actuelle. »

Je reviens à Gregory Charles. En entrevue chez Paul Arcand3 le lendemain de la parution de la chronique d’Alexandre Pratt, le professeur de Star Académie a vu un autre avantage aux classes non mixtes. Celui de soustraire les filles du regard des adolescents, eux qui ont « les hormones à broil », ce qui serait fort déconcentrant…

Ma réponse : soustraire les filles de la vision des adolescents au nom de leur bonne concentration en classe de chimie est une autre fausse bonne idée.

Les femmes font partie de la société, point. Les gars doivent apprendre à se gérer face aux femmes, hormones adolescentes ou pas.

Je cite le directeur Marc Tremblay, encore, qui inclut les relations hommes-femmes dans son constat d’échec des classes non mixtes : « Il y a un méchant défi de relations hommes-femmes au Québec. Elles sont à améliorer. On a un devoir d’éducation, quant aux gars, dans leurs relations avec les filles. Et pas juste à 17 ans quand ils sortent du secondaire. Ça faisait partie de nos préoccupations : les gars doivent composer avec les filles, les filles doivent composer avec les gars. »

J’ai l’air de rabrouer Gregory Charles, mais ce n’est pas l’intention, pas du tout. Je me réjouis au contraire que quelqu’un de sa stature s’enflamme à propos de l’éducation au Québec. S’il avance des réponses qui sont parfois caduques, plusieurs de ses questionnements sont fort valides et trop peu discutés, notamment sur la réussite des garçons…

Le chanteur a lancé des discussions passionnées sur l’école, depuis dimanche. Ce n’est pas rien. J’espère qu’elles se poursuivront (même si j’en doute). Si le Québec avait discuté d’éducation avec la même passion qu’il a discuté de la place des signes religieux dans notre société depuis Hérouxville, je pense que le problème du décrochage scolaire serait déjà réglé.

1. Lisez « Le cri du cœur de Gregory Charles »
2. Lisez le résumé de l’étude (en anglais)
3. Lisez « Séparez les gars des filles en classe ! »