Ça s’est passé dimanche soir, dans Rosemont. Josée-Anne revenait de faire du jogging. Elle a décidé d’aller au dépanneur, à quelques pas de chez elle. Soudain, elle a entendu des cris de mort.

Publié le 1er déc. 2021

À quelques mètres de Josée-Anne, un type s’attaquait à une femme. Le conjoint s’est interposé. L’assaillant a reçu quelques baffes avant d’être cloué au sol par des passants.

J’ai vérifié auprès de la police : l’homme en question était en psychose. Schizophrène, il entendait des voix, sur le trottoir. Et ces voix-là lui disaient d’attaquer des passantes, pour s’éviter quelque châtiment imaginaire…

Arrêté par la police, il a été transporté à l’hôpital.

Josée-Anne, en panique, s’est réfugiée chez elle à la course. Ce n’est pas une figure de style : elle a subi une attaque de panique. Car la scène lui a rappelé de douloureux souvenirs.

Je vous ai déjà parlé de Josée-Anne Choquette (1). Elle avait alors décidé de parler publiquement après l’attaque qu’elle avait subie en pleine rue, en février 2020, juste avant la pandémie : un schizophrène l’avait attaquée à coups de bâton, dans le quartier Rosemont. C’était la deuxième femme qu’il agressait de cette façon.

Son agresseur a été déclaré criminellement non responsable. Josée-Anne, à l’époque, comprenait cet état de fait : elle comprenait que la place de cet homme n’était pas en prison.

Ce qu’elle n’a jamais compris, c’est que son agresseur avait été rapidement « libéré » par l’hôpital psychiatrique.

Les cicatrices physiques de Josée-Anne ont disparu, près de deux ans après l’agression. Les cicatrices qu’elle porte désormais sont invisibles. Elles n’en sont pas moins réelles. « Depuis, c’est sûr que j’ai peur quand je sors… », témoigne Josée-Anne.

Je précise ici que l’agression de Josée-Anne en février 2020 avait été filmée par une caméra de surveillance. Il n’est pas exagéré de dire que Josée-Anne a frôlé la mort : son agresseur visait sa tête avec la même vigueur qu’un frappeur de puissance au baseball vise le coup de circuit.

Il a heureusement glissé juste avant de faire mouche…

« Depuis, j’ai peur, mais je sors quand même, dit-elle. Mes proches me disent : “Écoute, c’est comme être frappé deux fois par la foudre… Les risques que ça t’arrive encore une fois d’être attaquée, c’est quoi, une sur dix millions ?” »

Et là, dimanche, devant chez elle, un autre schizophrène a attaqué une autre passante, au hasard. Quels sont les risques ?

Les cicatrices invisibles se sont mises à chauffer : « Ça aurait pu être moi », dit Josée-Anne.

Selon la police, l’agresseur qui s’en est pris à la passante dimanche dernier souffre de schizophrénie depuis plus d’une décennie. Il ne prenait pas ses médicaments.

Je répète ici ce que j’ai écrit en août 2020, après avoir interviewé Josée-Anne : elle ne souhaite pas que les malades mentaux soient emprisonnés. Elle veut qu’ils soient soignés.

« Là, le gars qui a attaqué cette femme devant chez moi, il ne prenait pas ses médicaments. Ça ressemble au gars qui m’a attaquée. Comme société, on fait quoi, quand quelqu’un refuse de s’aider ? Ça va prendre quoi pour qu’on agisse ? »

Petite parenthèse, ici, bien personnelle. Il y a quelques années, j’ai été ciblé par un schizophrène qui croyait être le Christ. Pour lui, j’étais l’antéchrist. Il venait cogner dans les fenêtres d’un endroit où je travaillais, demandant à me voir. Il m’envoyait des vidéos personnalisées, monologues incohérents qui pouvaient durer jusqu’à une heure.

J’avais parlé à des gens de son entourage. On m’avait expliqué que le gars refusait tout traitement, qu’il ne « croyait » pas aux médicaments. J’avais parlé à son psychiatre, qui m’avait dit – sans vouloir parler du cas de ce patient en particulier – que lorsqu’un patient refuse un traitement, c’est très, très dur de le « garder » à l’hôpital contre son gré…

Le gars a fini par me lâcher.

Je sais cependant qu’il a fait une fixation sur d’autres personnes.

Donc, pour répondre à la question de Josée-Anne, on fait quoi, comme société, quand une personne en psychose refuse de s’aider ?

Réponse, en respirant par le nez : on fait notre possible à l’intérieur des limites de la loi.

Et on croise les doigts.

Certains disjonctent, tuent (2).

Si vous vous promenez un peu à Montréal, c’est une évidence : de plus en plus de quartiers sont des hôpitaux psychiatriques à ciel ouvert. Je le souligne avec effroi depuis des années (3).

Les raisons sont nombreuses. Une de ces raisons : l’accès à des logements abordables, à Montréal, est de plus en plus difficile. Les maisons de chambres (4) sont de moins en moins nombreuses (5).

Résultat : les plus vulnérables d’entre nous se retrouvent de plus en plus à la rue. Parmi eux : des gens qui ont de graves problèmes psychiatriques. L’agresseur de Josée-Anne, par exemple, était sans-abri.

C’est dur de te soigner quand l’hôpital te libère et que t’as nulle part où aller, quand t’as pas de toit.

Dans la rue, ça se peut que tu tombes dans des « médicaments » qui ne sont pas prescrits par le médecin, ce qui va agiter encore plus les voix qui sont dans ta tête. Ça se peut que tu te désorganises à vitesse grand V, dans la rue.

À mesure que Montréal perd des logements abordables, de plus en plus de malades vont errer dans les rues.

Et les interactions malheureuses, comme celle dont a été victime Josée-Anne, vont se multiplier.

1. Lisez « “Je pensais qu’il serait gardé bien plus longtemps en psychiatrie” »
2. Lisez « L’hôpital psychiatrique à ciel ouvert (2) »
3. Lisez « L’hôpital psychiatrique à ciel ouvert »
4. Lisez « Une maison de chambres conserve sa vocation, des résidants évitent l’éviction »
5. Lisez « Les maisons de chambres seront protégées dans six arrondissements »