Les Archives nationales du Québec ont 100 ans. Et les nouvelles recherches qui s’y font avec l’aide de l’informatique sont en train de faire relire et de récrire notre histoire nationale. Visite de l’édifice montréalais avec notre chroniqueur.

Publié le 30 mai 2021

L’affaire se déroule à Repentigny. Les accusés s’appellent Milloir, Dumaine, Grimoult, Mezeray, Le Boucher… Ils sont charpentier, menuisier, maçon ou simple domestique.

On parle d’un procès assez sérieux : ils ont volé des planches, des sacs de pois, des anguilles et même une demi-peau d’orignal.

Et comme si ce n’était pas assez, profitant de l’absence du seigneur, ils se sont retrouvés à rigoler et à prendre un coup dans le grenier, à chanter pour se moquer du sieur de Repentigny lui-même : « Tu n’es pas maître dans ta maison, car nous y sommes ! »

L’archiviste Rénald Lessard cesse de lire la fine écriture et se tourne vers moi. « C’est ce que j’aime dans les archives, les gens revivent devant nous… On les entend chanter. »

Cette affaire est consignée avec une écriture élégante dans le plus vieux document judiciaire du Québec. Il date du 13jour de décembre 1638.

Les archives judiciaires du régime français sont exceptionnelles, tant par leur ancienneté que par leur contenu. Chose rare, car chaque témoignage était soigneusement consigné par le greffier. Une pratique qui a disparu après la Conquête, le droit criminel anglais ne l’exigeant pas. Aucune collection n’est aussi riche en Amérique du Nord, et même en France, les guerres et la révolution ayant fait disparaître de nombreux documents anciens.

Au-delà de l’aspect historique, les archives existent pour protéger les droits des citoyens.

Rénald Lessard, archiviste et coordonnateur aux Archives nationales, à Québec

Il y a quelques semaines, M. Lessard avait rassemblé pour moi quelques documents avec son collègue de la branche montréalaise Karim Mansouri. Nous étions dans l’édifice montréalais des archives, rue Viger, au cœur de ce superbe bâtiment qui a abrité la première incarnation de l’École des hautes études commerciales – et qui, à lui seul, vaut la visite.

Il y a les documents du procès de Marie-Josèphe-Angélique, esclave noire condamnée (et torturée) pour le grand incendie de Montréal en 1734, sur une très faible preuve. Il y a des redditions de comptes. Et quelques affaires célèbres plus récentes.

La raison ? C’est le 100e anniversaire des Archives nationales du Québec, ce qui en fait notre « plus vieille institution culturelle ». Pour être précis, c’est le 101e anniversaire, mais la pandémie a retardé et contraint les célébrations1.

Esclaves, femmes et autochtones « immémoriels »

Chose que j’ignorais, les archives judiciaires, même les plus anciennes, sont soumises aux mêmes règles que les dossiers les plus récents des palais de justice.

« Je peux toucher, M. Lessard ?

— Bien sûr… »

Les documents les plus vieux ne sont pas les plus fragiles. Le papier du XVIIsiècle a particulièrement bien survécu.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Les documents les plus vieux ne sont pas les plus fragiles. Le papier du XVIIe siècle a particulièrement bien survécu.

Et si j’ai pu les toucher (prudemment), c’est que ces documents sont publics et accessibles à tous. À peu près tout est conservé jusqu’en 1920, en principe dans les districts où ont eu lieu les affaires. Comme la masse augmente de manière exponentielle, on ne conserve maintenant qu’un échantillonnage de 5 %.

Mais ce sont bien entendu les chercheurs qui sont les meilleurs « clients » des archives.

Et le travail historique qui s’y déploie en ce moment contribue à une relecture – et donc une réécriture – étonnante de l’histoire nationale.

Comment ? En faisant la lumière sur des personnages « immémoriels », comme dit l’historienne Dominique Deslandres, de l’Université de Montréal. C’est-à-dire perdus dans les limbes de la mémoire.

En effectuant des recherches sur les relations de pouvoir en Nouvelle-France, elle a eu la surprise de voir les femmes en très grand nombre dans les affaires judiciaires. Sur 6000 dossiers, près du quart étaient des affaires impliquant des femmes au premier chef, souvent des affaires commerciales ou civiles initiées par des femmes. Même si, en lisant les textes de loi officiels, la femme était réduite au rang de mineure, c’est bien souvent elle qui allait à la cour, soit pour ses propres affaires, soit pour représenter son mari. « Il n’y avait pas que Jeanne Mance. Les femmes étaient actives dans toutes sortes de domaines économiques. »

Autre élément : la présence bien plus importante d’esclaves – surtout autochtones, souvent achetés de nations autochtones. L’historien Marcel Trudel a dressé un inventaire des esclaves en Nouvelle-France dans les années 1960, avec leurs noms, propriétaires, lieu de résidence. Il en a répertorié un peu plus de 3000. Mais les nouvelles recherches revisitent ce nombre. « On parle maintenant plutôt de 10 000 esclaves, pour les trois quarts autochtones », dit l’historienne.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

« L’édifice montréalais des archives, rue Viger, au cœur de ce superbe bâtiment qui a abrité la première incarnation de l’École des hautes études commerciales, vaut à lui seul la visite », affirme notre chroniqueur.

« Certains prétendent que l’esclavage ici était plus doux que dans les Antilles, mais comment peut-on dire ça ? Ces gens ont été arrachés à leur famille, subissaient des punitions corporelles, faisaient des travaux pénibles. On dit qu’ils étaient domestiques, et on a l’image d’une bonne qui sert du café. Mais c’étaient souvent des travaux horribles, sans parler des éboueurs, des gens dans les tanneries… Ils mouraient jeunes et subissaient des privations. »

En faisant des recherches sur sa propre famille, par les branches féminines, elle a trouvé des autochtones et des ancêtres esclavagistes. Leur trace avait été effacée de la mémoire familiale – et nationale.

Comment ces découvertes sont-elles possibles ?

En fouillant les archives judiciaires, où sont consignés les noms, les professions et les détails des affaires. Mais aussi les registres notariaux et autres banques de données. Et dans les registres des paroisses. On ne fait que commencer ce chantier, et en croisant ces archives, éventuellement, une autre « histoire de la Nouvelle-France » se fera jour assurément.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRECHETTE, LA PRESSE

En fouillant les archives judiciaires, où sont consignés les noms, les professions et les détails des affaires. Mais aussi les registres notariaux et autres banques de données.

Déjà, des outils informatiques et d’intelligence artificielle permettent des recherches beaucoup plus rapides et efficaces. Un logiciel autrichien permet de lire l’écriture humaine, même la plus tarabiscotée. Le logiciel « apprend » et sait reconnaître les mots en passant d’un greffier à l’autre.

« C’est vraiment magique, ce qu’on trouve. Je marche dans les rues du Vieux-Montréal avec un procureur, je fais le tour des vendeurs d’alcool illégaux, je reconnais les rues et les ruelles. »

D’autres fois, « c’est comme un roman, tous les faits sont détaillés par les témoins, on voit le boulanger qui vient voir le meunier, il lui dit d’apporter du vin, le party pogne, et c’est là qu’ils se font voler… »

Et au-delà de cette « petite » histoire qui revit devant nous, les dernières avancées de la recherche historique et de la technologie sont en train de changer la perspective historique et, bientôt, l’histoire officielle.

Le passé ne sera plus jamais le même.

1. Parmi les évènements, du 15 juin au 19 septembre 2021, l’exposition Documents extraordinaires des Archives nationales du Québec sera présentée à la Maison Hamel-Bruneau, à Québec.