À entendre Justin Trudeau et François Legault durant la récente conférence de presse confirmant la signature d’un accord sur le financement des services de garde entre Ottawa et Québec, il y a 10 jours, un observateur non averti aurait pu croire que les deux hommes étaient des alliés depuis des lustres.

Publié le 14 août 2021

Justin Trudeau a appelé son homologue québécois par son prénom une demi-douzaine de fois, avant de se féliciter de la signature de cette entente « asymétrique ». François Legault lui a rendu la politesse à quelques reprises par la suite.

« Je prends la peine d’insister sur le mot asymétrique. On prend la même approche collaborative qu’on a prise avec notre réponse à la COVID-19. […] L’entente d’aujourd’hui est un très bon exemple du fédéralisme coopératif auquel on croit, et qui bénéficie à la population », a tenu à souligner Justin Trudeau devant les caméras, rendant encore plus souriant son collègue « autonomiste ».

Depuis quelques mois, un ton familier s’est installé entre les deux premiers ministres. L’annonce sur le financement des services de garde était la quatrième d’envergure faite conjointement depuis le printemps. À la mi-juillet, le duo s’est retrouvé sur le même podium pour annoncer des investissements de 693 millions de dollars dans l’industrie aérospatiale de la métropole.

Auparavant, ils s’étaient retrouvés en mars, encore à Montréal, pour confirmer l’injection de 100 millions des deux gouvernements dans le projet d’usine de batteries du constructeur d’autobus et de camions urbains électriques Lion. Une semaine plus tard, les deux hommes étaient de nouveau réunis à Trois-Rivières pour annoncer d’autres investissements totalisant 826 millions pour brancher près de 150 000 foyers québécois à l’internet haute vitesse d’ici septembre 2022.

D’autres ententes, sans la présence des deux premiers ministres, ont été conclues. L’accord sur les travailleurs étrangers temporaires et celui sur le logement social en sont des exemples.

« On a démontré qu’on est capables de faire des deals avec François Legault. Tous les gros dossiers contentieux ont été réglés », souligne avec une certaine fierté une source proche du gouvernement Trudeau.

« On a des opinions très divergentes sur la Loi de la laïcité de l’État et des questions identitaires, mais M. Legault, au bout du compte, ce qu’il veut, ce sont des deals. C’est fondamentalement une personne qui est là pour faire rouler l’économie. Ç’a toujours été son objectif », ajoute-t-on.

Tensions au début de la crise sanitaire

Reste qu’avant qu’on assiste à ce dégel dans les relations Québec-Ottawa, qui s’est amorcé en février, la pandémie a mis en relief des tensions entre Justin Trudeau et l’ensemble de ses homologues provinciaux.

Au début de la crise, tous les premiers ministres promettaient de travailler de concert pour éviter le pire. Ils comptaient recréer l’esprit d’Équipe Canada qui s’était établi pour affronter les sautes d’humeur de l’ex-président des États-Unis Donald Trump, qui brandissait la menace de déchirer l’accord de libre-échange.

Mais cet esprit de collaboration a muté presque aussi rapidement que le nouveau coronavirus lui-même. Le crêpage de chignons a fini par prendre le dessus.

Dans les capitales provinciales, on a cherché des coupables quand les travailleurs de la santé dans les hôpitaux ont failli manquer d’équipements de protection individuelle alors que les soins intensifs débordaient. Le gouvernement Trudeau a été mis en cause.

À Ottawa, on s’est désolé devant les caméras que des provinces comme le Québec et l’Ontario soient incapables de mettre fin à l’hécatombe qui frappait les centres de soins de longue durée au début de la crise, entraînant la mort de milliers de personnes âgées. Le ministère de la Défense nationale a dû envoyer des militaires en renfort pendant quelques semaines pour maîtriser la situation. Les soldats ont découvert des conditions de vie lamentables dans de nombreux établissements.

Le gouvernement Trudeau a alors promis d’imposer des normes nationales pour assurer un minimum de soins et de dignité à ceux qui y passent les dernières années de leur vie. L’idée a provoqué l’ire du gouvernement Legault. Le refus d’Ottawa d’augmenter les transferts de 35 milliards de dollars par année, alors que le réseau de la santé pliait l’échine à cause de la pandémie, a alimenté le vent de colère dans les provinces.

Le gouvernement fédéral a été montré du doigt pour la gestion de la frontière, non seulement par François Legault, qui terminera sous peu son mandat à la tête du Conseil de la fédération, mais aussi par le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford.

Dans la course aux vaccins, on ne s’est pas gêné, de Québec à Edmonton en passant par Toronto et Winnipeg, pour décrier la stratégie d’approvisionnement d’Ottawa. Pendant deux semaines en février, les livraisons ont été annulées ou reportées, ce qui a forcé les provinces à revoir leurs plans de vaccination tandis que la troisième vague prenait de l’ampleur. Mais le temps a fini par arranger les choses. Depuis juillet, le Canada a suffisamment de doses pour vacciner pleinement tous les Canadiens admissibles – deux mois plus tôt que prévu. Qui plus est, le Canada se retrouve en tête du peloton des pays au chapitre de la proportion de la population qui a reçu une première dose, de même qu’une deuxième dose.

« Il y a eu des accrochages au départ. Les vaccins qui n’arrivaient pas assez vite, les frontières, etc. Mais quand on sondait, on se faisait dire constamment par une majorité de Canadiens et de Québécois qu’essentiellement ils ne voulaient pas de chicane. On est en crise et on ne veut pas savoir qui a tort ou qui a raison. On veut que vous travailliez ensemble. Le message était clair, tant ici qu’à Québec, où le gouvernement Legault sonde pas mal aussi », analyse une source libérale qui n’est pas autorisée à parler publiquement.

Faire des gains grâce aux relations cordiales

De tous les premiers ministres, c’est avec François Legault que les libéraux de Justin Trudeau souhaitaient aplanir à tout prix les différends avant le déclenchement des élections, prévu dimanche.

Les raisons sont simples. Contrairement à Doug Ford en Ontario, à Jason Kenney en Alberta ou à Brian Pallister au Manitoba, François Legault jouit d’un fort appui au Québec. Il demeure le premier ministre le plus populaire parmi les dirigeants provinciaux du pays. Dans les rangs libéraux, le Québec est la province où on croit être en mesure de faire le plus de gains lors du scrutin prévu le 20 septembre. En tout, les libéraux ont dans leur viseur une dizaine de circonscriptions. De tels gains leur permettraient de cogner aux portes d’un gouvernement majoritaire le soir des élections.

En établissant des relations de travail cordiales avec l’équipe de François Legault, le gouvernement Trudeau croit être en mesure de neutraliser le Bloc québécois, son principal adversaire au Québec. Aux élections de 2019, le chef bloquiste Yves-François Blanchet avait marqué des points en reprenant à son compte les demandes du gouvernement caquiste sur le respect de la Loi sur la laïcité de l’État, l’obtention de pouvoirs en immigration, l’assujettissement des entreprises de compétence fédérale à la loi 101 et la création d’une déclaration de revenus unique administrée par Québec.

C’est sûr qu’en rendant François Legault heureux, on rend le Bloc québécois malheureux. On lui enlève des tas de munitions !

Source libérale

Les stratèges libéraux estiment aussi que le premier ministre du Québec n’a aucun intérêt à contribuer aux succès du Bloc québécois alors qu’il devra se soumettre au jugement des électeurs québécois dans un an. Car une députation bloquiste plus importante à Ottawa n’aidera pas sa cause électorale à l’automne 2022.

« François Legault n’a aucun intérêt à aider le Bloc. Yves-François Blanchet a beau se coller sur lui, il ne voudra pas lui donner trop de crédit. Le lien du Bloc québécois, il n’est pas avec la CAQ, il est avec le Parti québécois. On le voit en regardant les employés du Parti québécois qui se présentent pour le Bloc. Dans un an, le Bloc ne va pas travailler pour aider la CAQ, il va travailler pour le Parti québécois », conclut encore un membre de l’équipe libérale.