L'école des pauvres

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« Il y a une grande différence entre attirer leur attention et faire en sorte qu'ils soient attentifs », écrit Réjean Bergeron faisant allusion à ses élèves.

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Parfois, je ne sais pas pourquoi, mes élèves arrivent dans ma salle de cours complètement survoltés. Comment expliquer ce phénomène ? Par la météo, l'heure de la journée, l'alignement des planètes... Peu importe la raison, mon travail consiste alors à trouver une solution pour les rendre réceptifs à mon message.

Toutefois, il y a une grande différence entre attirer leur attention et faire en sorte qu'ils soient attentifs. Si je monte sur mon bureau tout en jouant des castagnettes, il est certain que j'aurai leur attention. Mais pour combien de temps ? En fait, ce que je cherche avant tout, c'est qu'ils soient concentrés, disposés à suivre un cours.

C'est pourquoi la première chose que je leur demande, c'est d'être les gardiens du silence, rien de moins ! Reste alors à profiter de ces quelques secondes de calme pour faire baisser cette tension qu'ils ont emmagasinée comme des dynamos au cours de la journée. Tranquillement, ils reprennent alors contact avec eux-mêmes, s'entendent à nouveau penser.

Je peux alors commencer mon cours.

LE MOT TABOU

C'est que je rejette cette idée que les élèves puissent suivre un cours et apprendre, dans le sens fort du terme, tout en parlant entre eux, en faisant du multitâche, en consultant leur téléphone intelligent et encore moins en jouant. Offrir un climat d'étude dans lequel l'esprit des élèves a le loisir de virevolter dans tous les sens, c'est justement les condamner à vivre dans l'état que privilégie notre nature humaine : la distraction.

Penser et apprendre exige de la concentration et je dirais même, en prenant le risque de prononcer un mot aujourd'hui tabou dans bien des établissements d'enseignement, de la discipline.

Et ici, il n'est pas question de la discipline militaire qui a pour objectif de dresser les corps, de déclencher des réactions programmées par des exercices répétitifs.

Il s'agit plutôt de cette discipline intellectuelle qui habitue l'individu à être attentif, à l'écoute, à acquérir une pensée cohérente, ramassée, claire et sensée.

Et tout cela ne s'acquiert pas naturellement, mais bien par l'entremise d'une éducation rigoureuse qui, quoique perçue par l'élève comme une forme de contrainte au tout début, a pourtant comme objectif de le libérer de cette tendance naturelle à se disperser et à ne répondre qu'à ses impulsions du moment.

« Les mathématiques, la géographie sont des disciplines dont l'apprentissage exige de la discipline », affirme Fernando Savater dans Pour l'éducation. J'ajouterais de l'effort et de la persévérance. Toutefois, il est de bon ton de prétendre aujourd'hui que les élèves apprennent plus facilement en s'amusant, en sautillant d'un pupitre à l'autre ou en verbalisant tout ce qui leur passe par la tête. Ce genre de discours supposément progressiste est à mes yeux plutôt l'expression d'une forme de défaitisme ou de renoncement.

ÉDUCATION À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Si on continue à ce rythme, on se retrouvera, si ce n'est déjà fait, avec deux systèmes d'éducation totalement différents : un pour la masse, le petit peuple désargenté, pour lequel, à la suite des coupes draconiennes dans les budgets de l'éducation, on aura abaissé les exigences et les attentes, et un autre pour l'élite de demain, à qui il sera exigé de travailler, d'étudier, de mémoriser, de réfléchir, d'écrire correctement, d'apprendre d'une manière rigoureuse afin d'atteindre l'excellence, la vraie !

C'est un peu ce que Liliane Lurcat a à l'esprit lorsqu'elle écrit dans La destruction de l'enseignement élémentaire et ses penseurs que « la rigueur pédagogique a déserté les bancs de l'école pour s'exercer dans les lieux où l'on pratique les sports. Curieusement, dans ces lieux, on ne prétend pas s'appuyer sur le constructivisme, et la rigueur pédagogique n'y est pas considérée comme une entrave à la spontanéité ».

On pourrait en dire autant des conservatoires de musique, de certaines écoles publiques à projet particulier et, bien sûr, de plusieurs écoles privées. Dans ces établissements, il serait surprenant que la direction ou les parents viennent reprocher aux enseignants d'en demander trop aux élèves, ce qui, malheureusement, arrive trop souvent dans notre système public : « Au royaume de l'enfant-roi, trop de parents accusent les enseignants d'être trop exigeants lorsqu'ils font preuve de rigueur », nous dit Jean-François Roberge dans Et si on réinventait l'école ?, un livre tout récent dans lequel le Parti libéral de Philippe Couillard pige sans vergogne ses idées de génie afin de se refaire une virginité en matière d'éducation après avoir tout saccagé.

À l'école des pauvres, on demande de plus en plus à l'enseignant d'adapter son enseignement, de se mettre au niveau de ses élèves alors que le bon sens voudrait qu'il mette plutôt son savoir à la portée de ceux-ci afin de les élever vers le haut au lieu de tout niveler vers le bas.

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