Les lunettes de réalité augmentée

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Le professeur de philosophie Réjean Bergeron parle de lunettes de réalité augmentée imaginaires à ses étudiants afin « de leur faire réaliser que comprendre un texte est une activité fort complexe et que pour y arriver, chaque lecteur doit faire appel - et la plupart du temps sans s'en rendre compte - à tout le bagage culturel qu'il a emmagasiné avec lui ».

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Faire de la philosophie, pour plusieurs, c'est donner son opinion sur une foule de grandes questions existentielles concernant la vie, la mort, l'être humain et pourquoi pas l'univers en entier.

Toutefois, comme je le dis souvent à mes étudiants :  je sais bien que vous avez une opinion sur à peu près n'importe quoi, mais que diriez-vous si on se donnait la peine, en toute humilité, d'aller voir ce que de grands penseurs ont pu dire d'intelligent sur certains de ces sujets ?

Et ceci commence par un réel travail de lecture avec tout ce que cela comporte.

En effet, il peut y avoir une énorme différence entre lire un texte et le comprendre véritablement.

Ainsi, lorsque je donne à mes étudiants une série de questions afin de guider leur lecture, il m'arrive souvent de constater que s'ils ont bien lu chaque ligne, ils ont oublié l'essentiel : lire entre celles-ci !

C'est alors que je leur parle des LRA, des Lunettes de réalité augmentée. Si les lunettes normales permettent de lire les mots imprimés en noir sur une page blanche, les LRA vont bien plus loin ! Grâce à un lecteur haut de gamme logé directement dans la boîte crânienne de celui qui en fait usage, les LRA permettent de lire entre les lignes et de décoder ce qu'il y a de caché dans ces espaces blancs.

En fait, en faisant appel aux connaissances, informations, expériences, souvenirs et émotions stockées dans la mémoire du sujet, à cette nébuleuse de données qui constitue son big data personnel, les LRA permettent ainsi à celui qui veut décrypter un texte de créer des liens, de lui donner du sens, une consistance, en somme de le comprendre.

***

Vous comprenez bien que si je parle de ces lunettes imaginaires à mes étudiants, c'est pour leur faire réaliser que comprendre un texte est une activité fort complexe et que pour y arriver, chaque lecteur doit faire appel - et la plupart du temps sans s'en rendre compte - à tout le bagage culturel qu'il a emmagasiné en lui.

Voyez la citation suivante tirée des Méditations métaphysiques de Descartes : « Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable. »

Imaginez la somme de connaissances auxquelles un lecteur doit faire appel pour comprendre ce texte ! Du vocabulaire, bien évidemment, mais aussi des règles de grammaire et de syntaxe, des notions d'histoire, de physique, de philosophie, en plus des règles concernant l'utilisation de l'analogie, ce raisonnement par association d'idées souvent mal maîtrisé par les étudiants.

LE SAVOIR NÉCESSAIRE

Pour apprendre, il faut comprendre. Mais pour comprendre, il faut déjà avoir appris : « Un des résultats les plus cruciaux pour l'éducation des sciences cognitives est ce paradoxe, perçu par Platon, qu'il faut du savoir pour apprendre et que des savoirs préalables sont nécessaires pour acquérir de nouveaux savoirs », nous dit Normand Baillargeon dans La dure école (Leméac 2016), et ce, en référence aux travaux de E.D. Hirsch.

À quoi je veux en venir avec ces histoires de lunettes imaginaires et de paradoxe entourant le processus d'apprentissage ?

Qu'il est de toute première importance d'offrir aux élèves un « capital intellectuel », c'est-à-dire une culture générale et fondamentale riche et diversifiée qui leur permettra par la suite de mieux comprendre ce qu'ils lisent, bien sûr, mais aussi la réalité complexe dans laquelle ils se retrouveront tout au long de leur vie en tant que travailleurs, citoyens et êtres humains.

Toutefois, comme le fait remarquer également Normand Baillargeon, ils sont nombreux aujourd'hui à s'imaginer que l'acquisition d'une culture et de connaissances solides est devenue secondaire à l'ère d'internet et du numérique. Toute l'information est dorénavant disponible, disent-ils, laissons les jeunes trouver ce dont ils ont besoin sur le web et concentrons-nous sur le développement des compétences :  leur créativité, leur capacité de communiquer, d'innover, le sens de l'entrepreneuriat, du leadership, etc.

Pourtant, priver les élèves d'une formation générale et fondamentale de qualité, c'est justement leur enlever ce terreau fertile sur lequel peuvent prendre racine, après un très long processus d'apprentissage, ces fameuses compétences, mais c'est aussi les condamner à être des êtres plats tout juste programmés pour répondre aux attentes et aux commandes stéréotypées de la société de consommation, du marché du travail et de la propagande politique.

Ainsi, aux lunettes roses que certains portent et aux lunettes fumées qu'ils veulent faire porter aux autres, je préfère de beaucoup les LRA, mes lunettes de réalité augmentée...

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