Le prix de la critique

Il fut une époque, pas si lointaine, où l'offre et la demande de services de... (Photo Bartek Sadowski, archives Bloomberg)

Agrandir

Photo Bartek Sadowski, archives Bloomberg

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Mélanie Dugré

Avocate, l'auteure collabore régulièrement aux pages Débats.

Il fut une époque, pas si lointaine, où l'offre et la demande de services de garde transitaient par les petites annonces, obligeant parfois les parents à confier leurs enfants le coeur gonflé d'inquiétude. Non seulement était-il difficile de trouver une gardienne, mais les conditions de garde pouvaient être franchement douteuses.

Cependant, comme les mères commettaient déjà l'odieux de quitter le nid en laissant leurs oisillons derrière elles pour aller travailler - hontes à elles! - , elles n'allaient pas en plus se plaindre du macaroni en boîte servi quotidiennement, de la piscine creusée non clôturée et des trois bergers allemands qui trottinaient parmi les enfants. De telle sorte que des mères partaient au travail en silence, avec leur sentiment de culpabilité sous le bras, en priant pour retrouver leurs rejetons avec tous leurs morceaux le soir venu.

Avec le vieillissement de la population, l'histoire, caricatures en moins, semble vouloir se répéter avec certaines ressources de soins et d'hébergement pour personnes âgées. Les enfants de la génération sandwich se retrouvent parents de jeunes enfants au moment même où leurs propres parents sont en perte d'autonomie et requièrent soins et soutien dans leur vie quotidienne. Écrasés par leurs obligations professionnelles et familiales, sous leur double chapeau de parents et d'enfants, ils doivent souvent se résigner à placer leurs parents vulnérables dans des établissements d'hébergement, où les soins et services déficients font couramment les manchettes.

Se pose alors le grand dilemme pour les membres de la famille de se taire ou de dénoncer des conditions de vie et de soins inacceptables. Si la première idée semble de prime abord criante de lâcheté, encore faut-il qu'ils vivent, en choisissant de critiquer, avec la peur que le parent hébergé soit victime de représailles ou d'une cruelle indifférence, le tout dans un contexte où la famille est entièrement dépendante de cette ressource d'hébergement et est littéralement prise en otage, en l'absence de solution de rechange.

Une arme de dissuasion

C'est sans compter le risque que les membres de la famille soient eux-mêmes visés par l'ire et la colère de l'établissement dénoncé. À ce chapitre, la récente saga judiciaire impliquant Eddy Savoie a frappé l'imaginaire collectif, notamment à cause de la hargne, de la rancoeur et de la mauvaise foi avec lesquelles l'homme d'affaires a mené ce combat acharné contre Pierrette Thériault-Martel, qui avait osé critiquer la qualité des soins prodigués à sa mère au CHSLD Saint-Lambert sur-le-Golf, propriété de M. Savoie.

Si la Cour d'appel a récemment confirmé la condamnation de M. Savoie à verser une somme de 300 000$ en dommages à Mme Thériault-Martel en raison de sa poursuite-bâillon, les quatre années écoulées depuis le début des procédures, les frais engagés et tous les soucis subis diluent substantiellement la saveur de bonne nouvelle de ce jugement. La vérité, c'est que la menace même d'une poursuite judiciaire suffit souvent à créer un déséquilibre des forces.

Cette difficile réalité soulève donc, dans une perspective encore plus large, certaines questions quant au droit de critiquer, de dénoncer et de publiciser une mauvaise expérience. On n'a qu'à penser à la poursuite judiciaire, toujours en cours, intentée par l'Hôtel Québec contre Laurent Azoulay, un client qui avait rapporté sur un site internet la présence de punaises de lit dans sa chambre.

Il y a quelques jours, c'est l'ex-dragon François Lambert qui a craché du feu et crié à l'atteinte à sa réputation à coup de lettre de mise en demeure à la suite des propos d'une blogueuse. Cette fâcheuse tendance à hurler au loup, la peau courte sur le dos, transforme en scandales des histoires qui auraient autrement été circonscrites au statut de banals incidents. Mais surtout, elle nous invite à réfléchir sur l'importance que nous souhaitons accorder à la liberté d'expression.

C'est bien joli de scander «Je suis Charlie», mais il faudrait s'attarder à la portée de cette déclaration en se rappelant que cette valeur mérite d'être défendue avec vigueur et crédibilité, au-delà d'une phrase brandie sur une pancarte ou brodée sur un chandail.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer