Une autre guerre de Trente Ans ?

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Manifestation contre l'exécution du leader religieux Nimr Baqer al-Nimr, lundi à Téhéran.

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Jocelyn Coulon

Directeur du Réseau de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal, il collabore régulièrement à la section Débats.

La famille royale saoudienne, de confession sunnite, vient de mettre le feu aux poudres avec l'Iran. Samedi, elle a exécuté un leader religieux chiite et, du coup, provoqué une violente réaction chez les Iraniens, de confession chiite.

Depuis la révolution iranienne de 1979, le conflit couve entre l'Iran et l'Arabie saoudite. À l'affrontement séculier entre sunnites et chiites s'en superpose un de nature géopolitique. Du temps où il était du « bon côté », c'est-à-dire celui des États-Unis, l'Iran jouait le rôle de gendarme de la région. La chute du régime proaméricain a permis à l'Arabie saoudite de combler le vide avec plus ou moins de succès. Mais Riyad n'a jamais eu sur le monde chiite l'influence qu'avait l'Iran sur une partie du monde sunnite.

Aujourd'hui, l'Iran revient sur le devant de la scène grâce à l'accord conclu avec l'Occident sur son programme nucléaire et à la levée prochaine des sanctions internationales.

Au cours des dernières années, l'influence iranienne s'est étendue à des pays à forte concentration de population chiite comme l'Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen. La Russie, la Chine et l'Inde entretiennent les meilleures relations avec Téhéran. L'Iran, avec ses 80 millions d'habitants, est une des puissances incontournables du monde arabo-musulman.

L'Arabie saoudite est pour sa part de plus en plus marginalisée. Patrie de Ben Laden et de 15 des 19 terroristes responsables des attentats du 11-Septembre, terreau spirituel et idéologique du groupe État islamique, financier des courants les plus radicaux de l'islam, elle vit très mal son déclassement géopolitique. De plus, le pays est engagé dans une guerre sanglante et sans issue au Yémen et traverse une grave crise économique et sociale, consécutive de la baisse des prix du pétrole et de la récente indépendance énergétique américaine.

L'exécution du religieux n'était donc pas la dernière étape d'un banal processus judiciaire visant à punir un simple malfaiteur.

Au contraire, cet acte avait comme double objectif de provoquer une vive réaction de la part de l'Iran afin d'enrayer le réalignement géopolitique en cours et de détourner l'attention de l'opinion publique de la gestion catastrophique du pays par la famille royale. La rupture rapide des relations diplomatiques avec l'Iran à la suite du saccage de son ambassade à Téhéran montre que l'Arabie saoudite avait prévu cet incident dans sa stratégie de tension.

Les deux plus influents quotidiens au monde, le Washington Post et le New York Times, ne s'y sont pas trompés lorsqu'ils ont dénoncé en éditorial l'exécution « barbare » du dignitaire chiite et la volonté des Saoudiens de semer le chaos dans la région. Selon le Post, « c'était un geste qui semblait destiné - et peut-être intentionnellement - à aviver le conflit entre les chiites et les sunnites ». Pour le Times, les leaders saoudiens « pourraient très bien avoir compté sur une réaction explosive de l'Iran et d'ailleurs pour détourner l'attention des problèmes économiques que traverse leur pays et pour faire taire les dissidents ».

RÉACTIONS PRUDENTES

Les réactions de la « communauté internationale » à cette escalade de la tension entre les deux pays ont été très, très prudentes. Il y a longtemps que l'Arabie saoudite a acheté le silence des Occidentaux par ses juteux contrats civils et militaires. En 2014 seulement, elle a acquis pour 64 milliards de dollars d'armements inutiles auprès de fabricants américains, français et britanniques. Ses armées savent à peine s'en servir, comme on peut le constater au Yémen ou contre le groupe État islamique. Le marché iranien fait aussi beaucoup saliver les Européens, les Russes et les Chinois.

Ne soyons pas naïfs. Les régimes saoudien et iranien sont deux dictatures dont une des caractéristiques est, pour la première, de décapiter au sabre les femmes accusées de meurtre et, pour l'autre, de les lapider pour adultère.

Il faut faire avec. La stabilité dans cette région doit donc être notre premier souci, car certains voient dans l'affrontement maintenant public entre l'Iran chiite et l'Arabie saoudite sunnite le début d'une nouvelle guerre de Trente Ans, comme celle qui, entre 1618 et 1648, avait mis aux prises protestants et catholiques et ensanglanté une grande partie de l'Europe. Le pire n'est jamais certain, mais au Proche-Orient, depuis plus d'une décennie, tout est possible.

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