Harper, le fossoyeur

En 2011, John Baird, alors ministre des Affaires... (photo Adrian Wyld, archives la presse canadienne)

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En 2011, John Baird, alors ministre des Affaires étrangères, avait demandé que l'on remplace par un portrait d'Élisabeth II deux toiles du peintre québécois Alfred Pellan décorant l'entrée du ministère depuis des décennies.

photo Adrian Wyld, archives la presse canadienne

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Gérard Bouchard

Historien et sociologue, l'auteur est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs, il collabore régulièrement à la section Débats.

Les politiques du gouvernement Harper ne cessent d'intriguer. Plusieurs d'entre elles s'opposent radicalement aux changements substantiels survenus dans la société canadienne à partir des années 60. D'où la question : ce gouvernement n'est-il qu'une « erreur » de parcours due aux caprices du jeu électoral et qui sera bientôt corrigée, ou reflète-t-il un renversement de tendances lourdes dans cette société ?

Un phénomène spectaculaire s'est produit au Canada anglais à partir de la décennie 1960. Jusque-là, cette société se complaisait dans un nationalisme très conservateur et dans la symbolique impériale britannique. Elle alignait sa politique étrangère sur Londres, elle donnait dans la xénophobie et le racisme et elle montrait peu de souci pour le statut politique et la condition sociale des Autochtones et des autres groupes défavorisés.

Et subitement, en deux décennies, le Canada s'est livré à une redéfinition complète de son identité et de ses orientations. C'est peut-être sur le plan des mythes nationaux que le changement fut le plus spectaculaire. Il est remarquable que les nouveaux mythes orbitaient presque tous autour de l'idéal de la société décente - ou de la « société juste » : reconnaissance de la diversité (multiculturalisme), égalité (paiements de péréquation), compassion pour les citoyens (régime universel d'assurance maladie), non-violence dans les rapports sociaux (valorisation du compromis), respect des droits (Charte de 1982), promotion de la paix mondiale (L. B. Pearson, Casques bleus, etc.).

On notera que la société « décente » n'était pas exempte de contradictions. Par exemple, Pierre Elliott Trudeau voulut d'abord supprimer les réserves pour mieux « intégrer » (assimiler ?) les Autochtones. De même, la philosophie du compromis s'est arrêtée à la frontière du Québec (envoi de l'armée et emprisonnements arbitraires en octobre 1970, rejet de Meech, rigidités constitutionnelles, etc.).

Néanmoins, les nouveaux rêves ont inspiré des changements importants. On peut douter qu'ils aient fait du Canada « la meilleure société au monde » (Jean Chrétien), mais on trouve relativement peu d'exemples, dans l'histoire récente des sociétés occidentales, d'un tel virage en si peu d'années. Cela dit, la suite de l'histoire n'est pas moins étonnante.

DÉMANTÈLEMENT

Progressivement et discrètement, mais sans relâche, le gouvernement Harper s'est employé en dix ans à démanteler la société « décente ». Il a réintroduit les symboles impériaux, investi dans la militarisation et s'est montré peu scrupuleux en matière de droits, de démocratie et de transparence. Il a aussi mis à distance les scientifiques, affaibli la condition des femmes, détruit le registre des armes à feu, sacrifié l'environnement, pratiqué une politique étrangère agressive (Russie, Syrie...) et sans nuance (soutien inconditionnel à Israël) et il ne se montre pas très sensible au sort des réfugiés.

Une première question se pose : quelles sont les assises culturelles de ce mouvement ? On l'identifie habituellement à l'Ouest, mais il s'est beaucoup étendu géographiquement pour faire élire un gouvernement majoritaire. Deuxième question : quelle y est l'influence des immigrants qui ont profité du multiculturalisme pour s'affirmer ? 

Quel a été l'impact de l'apport migratoire sur la culture politique canadienne ?

L'HÉRITAGE DE HARPER

Le gouvernement Harper reflète peut-être une véritable reconversion du Canada anglais et la fin de la société « décente ». Mais un retour aux mythes des années 60-70 n'est pas à écarter : une société délaisse-t-elle aussi aisément des rêves apparemment très enracinés ? Les résultats des prochaines élections nous en diront un peu plus là-dessus, surtout s'ils ne sont pas brouillés par la division du vote. Quoi qu'il en soit, on devra probablement attendre plus longtemps avant d'y voir clair sur ce que devient le Canada.

Il faut bien s'en inquiéter : le Québec en fait partie...

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