En sommes-nous rendus là?

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« On peut comprendre l'inquiétude parmi la population, mais pas la décision des élus qui ont interdit le projet », écrit Gérard Bouchard au sujet du projet de mosquée à Shawinigan.

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Gérard Bouchard

Historien et sociologue, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi

Une municipalité qui interdit arbitrairement l'ouverture d'une mosquée, des sondages qui révèlent la peur de l'intégrisme musulman en même temps qu'une hostilité générale envers les mosquées, l'affaire de la juge Marengo, et quelques autres incidents désagréables...

Tout cela confirme la formation d'un clivage dans notre société. Un clivage d'autant plus inquiétant que la crainte qui le nourrit du côté de la majorité, pour être exagérée, n'en est pas moins fondée.

La menace terroriste

La menace terroriste liée à la religion musulmane existe et elle suscite une inquiétude légitime. Les attentats récents au Québec et ailleurs au Canada montrent aussi qu'elle est diffuse, le terrorisme se manifestant maintenant parmi la majorité. On attend de nos gouvernants qu'ils prennent des mesures pressantes et fassent connaître leur plan d'action, comme le demandait Michel David dans une récente chronique du Devoir.

Mais la crainte du terrorisme inspire aussi des comportements inadmissibles. C'est particulièrement le cas dans l'affaire de Shawinigan. Ignorant une disposition fondamentale de notre charte, on a refusé à des croyants le droit d'ouvrir un temple. Le motif invoqué était le risque de terrorisme, même si on n'en voyait aucun indice. On peut comprendre l'inquiétude parmi la population, mais pas la décision des élus qui ont interdit le projet.

Apparaît ici une autre responsabilité des gouvernants: intervenir auprès de l'ensemble des Québécois pour calmer les esprits et ramener les choses à leur juste proportion. On se serait attendu surtout à une initiative personnelle du premier ministre, appuyée sur l'autorité attachée à sa fonction.

Des Québécois désenchantés

J'ai reçu récemment de nombreux témoignages de Québécois et Québécoises d'origine arabe. Des personnes parfaitement francisées et intégrées, qui avaient adopté l'identité québécoise, avaient embrassé les valeurs, les orientations et les rêves de notre société, et se font maintenant signifier: vous n'êtes pas des nôtres. Elles sont ainsi renvoyées bien malgré elles à d'autres allégeances, en marge de la société d'accueil.

Ces personnes se sentent exclues, elles sont amèrement déçues et croient avoir été dupées.

Les coûts de l'inaction

La division en train de se creuser ne date pas d'hier. La commission que j'ai présidée avec Charles Taylor l'avait mise au centre de ses travaux et, pour la contrer, avait formulé diverses recommandations que nos gouvernants ont ignorées.

Ces années d'inaction risquent de nous coûter cher. La crise des accommodements, puis l'émeute de Montréal-Nord en 2008 auraient dû servir d'avertissements. Nous avons fait preuve d'irresponsabilité.

Le cycle de la fracture

À moins d'un revirement, nous allons finir par engendrer nous-mêmes ce que nous voulions à tout prix éviter, à savoir une minorité qui, soumise aux stéréotypes et à la discrimination (notamment dans l'emploi), renonce peu à peu à s'intégrer, en vient à se ghettoïser et même à se dresser contre la majorité, lui donnant ainsi des motifs additionnels de persister dans son rejet de l'autre. Est-ce qu'on ne reconnaît pas là le terreau de la radicalisation?

Cet engrenage, qui empoisonne la vie d'une société et qu'ensuite on ne sait plus enrayer, est bien connu. Désirons-nous vraiment nous y engager? Il est encore temps de rectifier le tir, mais il faudrait une vigoureuse action concertée de nos élus. Il faudrait aussi des échanges patients, pondérés, de nature à réduire les tensions plutôt qu'à les exacerber. Dans ce genre de débats, les propos emportés et agressifs sont très nocifs. Ceux d'Adil Charkaoui à l'émission 24/60 de RDI le 27 février dernier en offrent un exemple.

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