Des pipelines dans mon rêve

« Cette eau qui est si abondante ici qu'on... (PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE)

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« Cette eau qui est si abondante ici qu'on oublie parfois que son prix au litre dans le dépanneur est plus dispendieux que l'essence à la pompe d'en face... », écrit Boucar Diouf.

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Boucar Diouf

J'ai fait un rêve, pour ne pas dire un vilain cauchemar, il y a quelques jours. J'ai rêvé qu'en plus des pipelines que le premier ministre Trudeau - à mon avis le champion du monde toute catégorie de la rhétorique environnementaliste vide - vient d'autoriser, plusieurs autres pipelines avaient poussé entre le Canada et les États-Unis.

Pendant mon voyage nocturne dans le futur, les pipelines étaient tous convertis en des autoroutes pour acheminer l'eau du Canada vers nos voisins du Sud. Cette eau qui est si abondante ici qu'on oublie parfois que son prix au litre dans le dépanneur est plus dispendieux que l'essence à la pompe d'en face. D'ailleurs, Hubert Reeves nous rappelle souvent qu'à l'échelle cosmique, l'eau est plus rare que l'or. Mais ça, nos gouvernants obsédés par les hydrocarbures semblent loin de s'en préoccuper.

Dans mon rêve, l'eau était devenue une ressource monnayable sans restriction et les lacs et ruisseaux se transigeaient comme on achète des claims dans le but de trouver une ressource minière exploitable. J'ai même vu des militants faire une chaîne humaine autour d'un plan d'eau avec des pancartes dénonçant ce qui leur rappelait un remake du scénario de la mer d'Aral à cheval sur le Kazakhstan et l'Ouzbékistan.

En 1960, désireux de développer la culture du coton et du blé dans les plaines de l'Ouzbékistan, les Soviétiques sous Staline ont dérivé les eaux des deux grands fleuves, l'Amou-Daria et le Syr-Daria, qui se jetaient dans la mer d'Aral. Ce qui a presque complètement asséché cette mer intérieure, dont la superficie au départ était de 67 000 km2. Peut-être parce que la frontière entre le rêve et le cauchemar est bien poreuse, certains manifestants ont poussé leur pessimisme aussi loin.

Mais comme les rêves sont souvent des prolongements nocturnes de nos préoccupations diurnes, je dois avouer, qu'elle soit douce ou salée, l'océanographe en moi a un intérêt bien particulier pour la protection de l'eau.

Et nombreux sont les signes indicateurs de cette éventuelle convoitise massive de l'eau du Canada. La Californie, qui est la septième puissance économique mondiale, mais aussi le potager de l'Amérique du Nord, connaît de sérieux problèmes d'approvisionnement en eau. Comme alternative à ce déficit, elle a développé des systèmes de dérivation de l'eau des montagnes de la Sierra Nevada. Malheureusement, les sécheresses successives des dernières années ont vidé une grande partie de ces réservoirs, obligeant désormais les autorités à rationner les habitants, dont sa toute-puissante industrie agricole qui consomme 80 % des ressources aqueuses de l'État. Comme les eaux de surface se font rares, il faut désormais puiser dans les nappes souterraines d'origine glaciaire bien précaires.

Une grande partie de l'Amérique chemine vers une sérieuse pénurie d'eau. Quand on veut verdir le désert comme c'est le cas à Las Vegas, où il ne pleut presque jamais, il y a aussi un prix environnemental à payer. Aussi, pour approvisionner la capitale mondiale du divertissement, l'Amérique pompe dans une nappe phréatique qui s'étend sur 450 000 km2.

Ce « lac » souterrain appelé l'aquifère d'Ogallala, du nom d'une ville du Nebraska, parcourt huit États des Grandes Plaines. On le retrouve sous le Dakota du Sud, le Nebraska, le Wyoming, le Colorado, le Kansas, l'Oklahoma, le Nouveau-Mexique et le Texas. Mais ici aussi d'énormes problèmes se pointent à l'horizon. Cet aquifère, qui fournit 30 % des eaux souterraines d'irrigation utilisées aux États-Unis, disparaît très rapidement et les spécialistes sonnent l'alarme. Ils prédisent un tarissement dans une trentaine d'années, avec des conséquences qui seront incalculables. Il faudra en effet 6000 ans pour renouveler ce réservoir souterrain.

Les pipelines ont beau proliférer et charrier le pétrole de l'Alberta, leur tarissement est une question de temps, car le monde amorce un virage irréversible. Évidemment, on aura encore besoin de pétrole, mais beaucoup moins dans un futur pas si lointain.

D'ailleurs, l'industrie, consciente de ce virage, investit déjà massivement dans les technologies vertes. Que fera-t-on alors de tous ces pipelines quand tarira le pétrole de l'Alberta ou lorsqu'il deviendra moins compétitif sur le marché ? Je ne sais pas, mais j'ai vu dans mon rêve des pipelines charrier l'or bleu du Canada vers le Sud. Je répète que c'est juste un rêve, et on sait tous qu'il ne faut pas confondre les rêves et la réalité.

Une chose est par contre bien certaine : la protection des ressources aqueuses semble loin des préoccupations de nos politiciens. L'histoire nous dira si, trop obsédés par l'or noir et autres richesses minières, ils n'ont pas oublié qu'une des véritables et éternellement indispensables richesses du Canada, c'est son eau. Les embouteilleurs, bien conscients de cette réalité, s'activent d'ailleurs depuis longtemps pour mettre la main sur une partie du trésor. Désolé de vous faire partager mes angoisses ! Les journées raccourcissent et je fais parfois de la dépression saisonnière.




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