Ne tournez pas la page sur mon village !

La ville de Gagnon a été fermée en... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, archives La Presse)

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La ville de Gagnon a été fermée en 1985 après la fin des activités de la mine de Fire Lake.

Photo Hugo-Sébastien Aubert, archives La Presse

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Boucar Diouf

Humoriste, conteur, biologiste et animateur, il collabore régulièrement à La Presse Débats.

L'immigration, c'est un peu comme une deuxième naissance, sans des parents pour accompagner nos premiers pas. Alors, pour ceux qui se demanderont ce qui peut expliquer l'attachement d'un Sénégalais à l'Est du Québec, je répondrai d'entrée de jeu que mes souvenirs d'enfance québécoise sont intimement liés à cette région où j'ai passé 16 années de ma vie.

Ce qui explique pourquoi, comme la majorité des amoureux de la ruralité, la proposition du Conseil du patronat d'encourager les habitants de certains villages dévitalisés à quitter m'a fait de la peine.

Proposer à des gens d'abandonner leur village, leurs racines, leurs souvenirs d'enfance et les cimetières qui abritent les gens qu'ils ont aimés, juste dans le but de sauver un peu d'argent, relève d'un grand manque de sensibilité. Le Conseil du patronat gagnerait à prêter l'oreille aux Québécoises et Québécois qui ont expérimenté le drame de la fermeture d'un village pour réaliser à quel point cela affecte profondément un être vivant.

Il y a quelques années, je suis allé visiter la défunte ville de Gagnon avec Marc Poulin, qui faisait partie du conseil municipal qui a entériné sa fermeture définitive. C'était en 1985, lorsqu'on a annoncé la fin des activités de la mine de Fire Lake. Aujourd'hui, sur la route 389, qui traverse la MRC de Caniapiscau, le panneau annonçant l'entrée dans la ville de Gagnon est encore debout, mais il dit aux voyageurs de surveiller les trottoirs, témoins de la présence d'une ville qui n'est plus, d'une agglomération qui a pourtant déjà compté 4000 âmes.

Une petite promenade loin de la route permet de découvrir qu'en 1985, les vivants ont plié bagage en laissant derrière eux le cimetière, dont les tombes et les épitaphes sont encore bien visibles. À la fois ému et ébranlé, Marc Poulin, qui revenait pour la première fois dans la petite nécropole depuis le grand déménagement, replongea alors dans ses souvenirs d'enfance. Il me parla de l'école, de ses amis, et surtout de son entraîneur de hockey, resté sur les lieux, et pour qui il n'avait que de bons mots. Il me raconta aussi le drame des gens comme lui qui ont grandi dans une ville qui n'existe plus et qui, pour sublimer ce grand deuil, ont formé une association afin de ne pas oublier.

Redonner la fierté

Renoncer à son lieu de naissance, à ses odeurs et ses repères d'enfances pour aller vivre ailleurs est une situation que nous, immigrants, connaissons bien. Même dans le cas de ceux qui, comme moi, ont choisi librement de partir, en vieillissant, l'appel de la terre ancestrale se fait sentir. Le printemps passé, j'ai demandé à des immigrants montréalais de différentes origines où il voulait finir leurs jours et la grande majorité formulait le souhait de retourner mourir sur la terre de leur enfance.

La solution à la dévitalisation de certaines municipalités, c'est de travailler à les revitaliser.

Il faut redonner de la fierté à ces communautés rurales oubliées en décentralisant l'économie et en régionalisant l'immigration. Quand la Basse-Côte-Nord cherche à se séparer du Québec pour se joindre à Terre-Neuve, c'est qu'elle ne sent plus cette main tendue. Cette même main tendue que bien des régions ressource peinent à voir quand on leur annonce la suppression des CLD et des lignes d'autobus qui les reliaient aux grands centres.

Les compressions des gouvernements de monsieur Couillard et de monsieur Harper font beaucoup de mal dans les régions. S'il est vrai que Montréal est le coeur du Québec, nos gouvernants devraient se rappeler aussi que le sang qui s'accumule dans un coeur y a été en grande partie ramené des organes périphériques par le système veineux.

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