L'Ebola n'a pas besoin de visa

Contrairement aussi aux scénarios hollywoodiens, la réaction internationale... (Illustration Thinkstock, Photomontage La Presse)

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Contrairement aussi aux scénarios hollywoodiens, la réaction internationale à l'Ebola a tardé, déplore l'auteur.

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Boucar Diouf

Humoriste, conteur, biologiste et animateur, il collabore régulièrement à La Presse Débats

Quand Montréal joue contre Toronto, c'est le Québec qui affronte l'Ontario, et pendant un match entre le Canada et les États-Unis aux Olympiques d'hiver, le pays est uni d'un océan à l'autre. Par extrapolation, on peut penser qu'une sérieuse menace contre l'humanité pourrait catalyser une vraie solidarité planétaire.

C'est un filon que le cinéma hollywoodien exploite avec beaucoup de dextérité dans ses scénarios traitant d'une invasion de méchants extra-terrestres. Ces menaces contre notre civilisation font tomber les barrières internationales et précipitent la naissance d'une communauté planétaire avec, bien sûr, les Américains qui s'autoproclament négociateurs pour établir le dialogue avec les visiteurs.

Aujourd'hui, la réalité a rattrapé la fiction et cet ennemi commun de l'humanité que le cinéma ne cesse de réinventer est peut-être arrivé avec l'épidémie d'Ebola. Les virus comportent aussi une bonne dose de mystère, car leur origine évolutive et leur statut d'êtres vivants sont encore un sujet de tergiversations scientifiques. Mais, à l'inverse des visiteurs hollywoodiens qui pilotent des ovnis et manient des fusils futuristes, les virus utilisent nos propres armes pour nous massacrer. Ils détournent la machinerie moléculaire de nos cellules et les réduisent en esclavage pour leur propre multiplication.

Contrairement aussi aux scénarios hollywoodiens, la réaction internationale à cette épidémie a tellement tardé qu'il m'arrive de penser que si la maladie n'avait pas fait quelques incursions problématiques dans le Nord, la communauté internationale aurait traité l'épidémie d'Ebola comme elle traite le cas de Boko Haram au Nigeria. Ce groupe djihadiste tue des milliers de civils et vend de jeunes filles comme on négocie du bétail, mais personne, y compris les autorités nigérianes à qui revient la responsabilité première de le combattre, ne semble en faire un cas aussi préoccupant que l'Irak.

S'il est vrai que ces deux infirmières qui soignaient le patient Thomas Duncan, décédé au Texas, ont attrapé la maladie malgré leurs habits de cosmonaute, le modèle informatique des autorités sanitaires américaines, qui prévoit jusqu'à 1,4 million d'individus atteints d'ici janvier 2015, est réaliste. Quant à cette idée, de plus en plus évoquée, de fermer les frontières avec l'Afrique de l'Ouest, sans vouloir minimiser la frousse planétaire, elle me désole profondément. Mélangez un tel isolement des pays touchés avec la promiscuité, le manque d'eau potable et les structures sanitaires précaires et la maladie risque de progresser de façon exponentielle.

Une légende indienne raconte que le brahmane Sissa a inventé le jeu d'échecs pour distraire le roi Belkib. Complètement émerveillé, le souverain demanda à l'artisan ce qu'il voulait comme récompense et le philosophe rusé lui répondit qu'il voulait que Belkib place un grain de blé dans la première case de l'échiquier, puis deux sur la seconde, quatre sur la troisième, puis huit sur la quatrième, et ainsi de suite jusqu'à ce que les 64 cases soient couvertes. Le roi, qui trouvait la demande très modeste accepta. Mais lorsque l'heure de la récompense arriva, il réalisa assez rapidement qu'il n'y avait pas suffisamment de blé dans tout le pays pour satisfaire la requête du brahmane à qui il devait 18 446 744 073 709 551 615 grains. Ce qui représentait l'ensemble des récoltes de blé de la terre pendant environ cinq mille ans. Voilà à quoi ressemble une progression exponentielle.

Si une personne infectée nécessite la surveillance de dizaines d'autres et qu'une infirmière atteinte qui prend l'avion provoque une coûteuse psychose nationale, on n'est pas loin du compte. Une fièvre hautement mortelle, qui affiche une contagion fulgurante et franchit les frontières devrait, un peu comme pour ces hypothétiques attaques d'extra-terrestres, être l'affaire de toute l'humanité.

Heureusement, maintenant qu'on sait que cette maladie de pauvres du Sud n'a pas besoin de visa pour monter vers le Nord, elle va certainement intéresser les très humanitaires pharmaceutiques, pour qui la vie humaine prime sur tout le reste.

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