Richard Linklater: l'autre versant du patriotisme

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L'éclectique cinéaste américain, finaliste aux Oscars dans la catégorie de la meilleure réalisation en 2015 grâce à Boyhood, propose Last Flag Flying, un film aux accents antimilitaristes. Orchestrant les retrouvailles de trois vétérans de la guerre du Viêtnam (interprétés par Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne) pendant que celle en Irak fait rage, le récit, campé en 2003, s'inscrit dans un contexte qui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est pas si différent de celui dans lequel le monde évolue aujourd'hui. Richard Linklater nous a accordé un entretien téléphonique.

Last Flag Flying est une adaptation d'un roman de Darryl Ponicsan publié en 2005, dans la continuité de The Last Detail, aussi porté à l'écran - par Hal Ashby - en 1973. Vous avez eu le projet d'en faire un film tout de suite après avoir lu le bouquin, mais il vous a fallu quand même 12 ans avant de le concrétiser. Pourquoi cela a-t-il été si long?

Ce n'était pas le bon moment à l'époque, je crois. Comme nous étions encore au milieu de la guerre en Irak, la plaie était trop ouverte. À peu près tous les films qui ont été faits autour de ce sujet dans les années 2000 ont été rejetés du public. Il ne sert à rien de forcer les choses. Maintenant, nous pouvons regarder ces événements avec un peu plus de distance. Avec Darryl, qui a été là pendant tout le processus d'écriture, nous avons pu peaufiner le scénario en donnant plus de contexte. Les personnages restent les mêmes, mais nous avons approfondi leur histoire, particulièrement pendant leurs années de service au Viêtnam.

Le film relate l'histoire d'un vétéran du Viêtnam dont le fils, aussi militaire, vient d'être tué au combat en Irak. Révolté par l'hypocrisie des autorités, il fait appel à deux vieux frères d'armes - qu'il n'a pas revus depuis 30 ans - pour l'aider à récupérer la dépouille de son fils et l'enterrer dans le caveau familial plutôt que dans le cimetière militaire d'Arlington. La résonance de ce film est-elle différente aujourd'hui de celle qu'elle aurait eue il y a 10 ans?

Il est certain qu'avec l'arrivée de Donald Trump à la présidence, la question se pose. Cela dit, il faut quand même se rappeler à quel point le trio George W. Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld était à la tête d'un régime tout aussi troublant. À mes yeux, certaines choses ne changent jamais. Très souvent, ce sont des politiciens qui, en leur jeunesse, ont tout fait pour éviter d'aller à la guerre qui décident maintenant des interventions militaires, selon leur programme politique. Pourtant, entraîner un pays dans un conflit est l'une des plus importantes décisions qu'un leader peut prendre. Ce processus devrait être scruté à la loupe, mais, souvent, ces décisions reposent sur un manque flagrant de connaissances et sont prises sous le coup de l'émotion. On préfère prendre la pose du tough guy. Non seulement c'est gênant, mais ça montre aussi une conception ridicule de la virilité, à cause de laquelle il y aura toujours des guerres. Ce sont des petits gars qui jouent avec de gros jouets.

Bryan Cranston, Steve Carell et Laurence Fishburne dans... (Photo fournie par VVS Films) - image 2.0

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Bryan Cranston, Steve Carell et Laurence Fishburne dans Last Flag Flying, un film de Richard Linklater

Photo fournie par VVS Films

Vu de l'extérieur, nous avons souvent l'impression que la notion de patriotisme provoque plus que jamais la division aux États-Unis. Comment voyez-vous la chose?

Cette notion de patriotisme peut être utilisée à toutes les sauces, par des gens dont le but, justement, est de diviser le peuple. Nous vivons dans un monde tellement militarisé - des sommes d'argent astronomiques sont investies - que si tu remets en question la guerre, tu remets du même coup en question le système capitaliste et on fera de toi un traître. Si tu t'enrôles dans l'armée en pensant faire valoir de nobles valeurs, il y a de fortes chances que le pays t'utilise autrement que pour ce à quoi tu t'attendais au départ. Ils vont dire que tu es mort pour la liberté, la démocratie, l'amour de la patrie, mais on sait très bien que les intérêts sont autres. C'est ce dont le film parle.

C'est d'ailleurs ce qui déchire Larry [Steve Carell]. Il se révolte contre toute cette rhétorique bidon que lui envoient au visage les autorités militaires, mais il veut aussi honorer la mémoire de son fils...

Bien sûr. On peut refuser toute cette rhétorique, la contester aussi, être profondément antimilitariste, mais cela n'empêche pas d'honorer ceux qui ont choisi de mettre leur vie au service du pays en s'enrôlant. Si, ensuite, le pays utilise les services du jeune homme ou de la jeune femme au profit d'un mensonge, cela doit rester sur la conscience du pays, pas de la personne. On peut être d'accord à 100 % pour honorer les individus, mais on peut aussi fulminer envers des politiques qui résultent inutilement en perte de vies humaines. En fait, j'ai exploré ce thème-là moi-même en faisant le film. Je l'ai commencé en étant très en colère, mais à l'arrivée, je ne peux faire autrement qu'éprouver plus de respect pour les soldats. Ce sujet est très complexe. Rien n'est tout à fait noir ou tout à fait blanc.

Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne forment un trio d'exception. Avez-vous écrit le scénario du film spécifiquement pour eux? 

J'essaie de ne pas trop penser aux acteurs à l'étape de l'écriture. Enfin, si, un peu quand même. Mais je ne veux pas trop m'en préoccuper avant d'entrer en production, car on ne sait jamais si le projet leur plaira, ou s'ils seront disponibles. Une fois la distribution établie, j'organise toujours une bonne série de répétitions avec eux. En général, les acteurs aiment disposer de ce temps pour bien cerner leur personnage, mais je vous dirai que cette partie du travail est tout aussi importante pour moi. C'est à cette étape que le film prend véritablement forme, et que nous prenons le temps de discuter afin que nos visions concordent.

Au coeur de Last Flag Flying figure aussi une exploration de l'amitié masculine, telle que vécue par une génération plus mûre. Votre film précédent, Everybody Wants Some !!, abordait l'amitié entre des jeunes hommes dans les années 80. Diriez-vous qu'il s'agit d'un thème fondamental dans votre cinéma?

Il est vrai que j'aime explorer ce sujet, mais ma préoccupation principale est de raconter une bonne histoire. Je fais d'ailleurs présentement le montage de mon prochain film, dont le récit est construit autour de personnages féminins. Where'd You Go, Bernadette est une adaptation d'un roman de Maria Semple, avec Cate Blanchett, Kristen Wiig et Judy Greer. J'en suis ravi!

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Last Flag Flying prendra l'affiche le 24 novembre.




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