Radicalisation: la caméra comme «contre-discours»

Le documentaire Salafistes reprend des images d'exécutions collectives... (PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION)

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Le documentaire Salafistes reprend des images d'exécutions collectives de victimes du groupe armé État islamique, ainsi que des entrevues avec les penseurs salafistes.

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Le cinéma peut-il aider les gens à comprendre le phénomène de la radicalisation et offrir un contre-discours à la propagande terroriste? Nous avons posé la question à Herman Deparice-Okomba, directeur général du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, au journaliste Fabrice de Pierrebourg et au cinéaste Mathieu Denis, réalisateur de Corbo.

Il est difficile de prendre du recul face à ce phénomène nouveau et complexe qu'est la radicalisation. Devant un film comme Made in France de Nicholas Boukhrief, dans lequel un journaliste infiltre un réseau de jeunes manipulés par un terroriste, certains craignent une «glamourisation» des djihadistes, d'autres estiment même qu'il est dangereux d'en faire des personnages de cinéma, comme si tenter de comprendre équivalait à chercher des excuses.

Pourtant, l'apport des cinéastes à cette problématique est essentiel, selon Herman Deparice-Okomba, directeur général du nouveau Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, à Montréal. «Je suis persuadé que l'art, le cinéma ou le théâtre sont des outils extraordinaires en matière de prévention, dit-il. De nos jours, le cinéma et la télévision sont mis à contribution par l'État islamique. Le cinéma peut répondre à un besoin de contre-discours.»

Mais tout est dans la manière, croit Herman Deparice-Okomba, qui a par exemple de grandes réserves en ce qui concerne le documentaire Salafistes de Lemine Ould Salem. «Il n'y a pas de mise en contexte et c'est très violent. On ne sait pas qui peut tomber sur ce film. De toute façon, les jeunes peuvent tomber sur n'importe quoi sur le Net et voir ce qu'on ne veut pas leur montrer.»

«C'est important de regarder ces films avec des adultes, qui peuvent expliquer le contenu, faire des nuances. C'est important d'avoir un encadrement. L'idée est de leur donner des outils pour être résilients face aux discours extrémistes.»

Le journaliste Fabrice de Pierrebourg, auteur notamment de l'essai Montréalistan: enquête sur la mouvance islamiste, estime pour sa part qu'il faut montrer la vérité, même abjecte. «Peut-être pas à des jeunes de 10 ou 13 ans, mais ce n'est pas à mon avis un film ou un documentaire qui va influencer dans un sens ou un autre un jeune. Ceux qui peuvent être tentés par les mouvements djihadistes, c'est souvent à l'issue d'un processus complexe. Ou bien dans un cercle de copains qui s'influencent les uns les autres.»

Fabrice de Pierrebourg se dit hérissé lorsqu'il entend que ce genre de documentaire sert la propagande. «L'omerta et la censure ne sont qu'un pis-aller pour tenter de nous rassurer, croit-il. J'ai vu des extraits de Salafistes lors de l'émission spéciale à iTélé avec la participation du réalisateur. Je n'ai pas compris les réactions négatives. Pourquoi ne pas bannir alors la série Apocalypse tant qu'à y être, au prétexte que ça peut servir la propagande nazie.»

Point de vue d'un cinéaste

Dans son film Corbo, le cinéaste Mathieu Denis raconte l'implication, en 1966, du jeune Jean Corbo au sein du FLQ, qui lui sera fatale. Même s'il estime avoir profité d'un recul historique et qu'on ne peut comparer le FLQ et le groupe État islamique, il a pu constater en présentant Corbo ici ou à l'étranger que son film avait une résonance avec l'actualité, puisqu'il parle du désir d'engagement de la jeunesse dans quelque chose de plus grand, sans savoir quelles limites ne pas franchir.

«J'ai eu les deux réactions opposées, se souvient-il. On m'a dit que j'étais trop sévère avec le mouvement ou alors complaisant, j'ai dû faire quelque chose de correct, proche de la vérité! Des gens m'ont aussi dit "comment oses-tu parler de ce sujet-là", que ça pouvait donner de mauvaises idées.»

Mathieu Denis, qui termine présentement avec son collègue Simon Lavoie son prochain film (Ceux qui ont fait la révolution à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau) croit que les cinéastes doivent aborder ce sujet brûlant en étant responsables. «Ce qui est important, c'est de ne pas prendre le sujet à la légère, de faire un travail de recherche sérieux, de comprendre sans complaisance, sans glorifier ou diaboliser. Je ne pense pas que c'est un sujet tabou. Mais il faut faire ça avec une rigueur plus grande que lorsqu'on traite d'un sujet qui relève plus de l'imaginaire. Une question que je me suis posée pendant toute la création de Corbo était de décider si oui ou non je montrais son corps. Il ne fallait pas tomber dans le voyeurisme. Mais cela aurait été plus immoral de ne pas montrer le résultat des choix que Jean Corbo a faits.»

«L'art est important, on ne peut pas s'en passer dans l'arsenal de prévention», note Herman Deparice-Okomba, qui a récemment reçu à son centre une demande d'informations et de collaboration de la part d'un cinéaste. «Il veut montrer comment les jeunes se radicalisent, comment prévenir ça, et un film qui veut comprendre, c'est le genre de produit que j'adore. La création doit être libre, bien sûr. L'art et la culture ont toujours été utilisés pour l'endoctrinement, mais aussi pour l'inverse, pour déconstruire des discours et intégrer le vivre-ensemble. Nous n'avons pas de points de repère, nous sommes tous surpris par le phénomène. Nous avons besoin de nos artistes et de leur expertise pour nous aider à construire des contre-discours. C'est un cri du coeur.»

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