Le fantôme de Chet Baker au Festival de jazz

Le 3 juillet 1986, le trompettiste Chet Baker... (PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE)

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Le 3 juillet 1986, le trompettiste Chet Baker s'est présenté dans un état si lamentable sur la scène du Théâtre St-Denis que le pianiste Paul Bley a terminé le spectacle seul.

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Chet Baker était un sujet en or pour le cinéaste canadien Robert Budreau dont le film Born to Be Blue, mettant en vedette Ethan Hawke, prend l'affiche aujourd'hui. Le film se passe dans les années 60, mais 20 ans plus tard, le trompettiste et chanteur de jazz, accro à l'héroïne, allait écrire un autre chapitre tumultueux de sa vie lors de son unique passage au Festival international de jazz de Montréal, le 3 juillet 1986.

André Ménard, cofondateur du Festival de jazz, n'a rien oublié de cette soirée mouvementée. On l'avait averti qu'inviter Chet Baker était une entreprise à haut risque, mais il était rassuré : Baker jouerait en duo avec le pianiste canadien Paul Bley avec lequel il venait d'enregistrer un très bel album, Diane. Et puis, comme le trompettiste américain n'avait jamais participé au Festival et qu'il n'était pas monté sur scène avec Bley depuis 1955, ce concert tenait de l'événement.

Pour que Baker soit frais et dispos, Ménard s'était organisé pour qu'il arrive en ville la veille du concert programmé le 3 juillet à 23 h au Théâtre St-Denis. Or, tard la veille, Baker n'est toujours pas arrivé et Ménard est inquiet. Bley lui suggère d'appeler le pharmacien belge chez qui vit Baker. Il est minuit à Montréal et 6 h du matin en Belgique quand le monsieur répond: 

«Est-ce que Chet Baker serait chez vous par hasard? demande Ménard.

- Oui, il est bien ici. Il dort.

- On a un problème parce qu'il doit être à Montréal. Pouvez-vous le mener à la gare? Je vais vous envoyer 200 $.»

Une journaliste parisienne que connaît Paul Bley attend Baker à la gare du Nord et l'amène à Roissy où il prend un avion d'Air Canada à destination de Montréal.

Quelques heures plus tard, Baker demande au chauffeur venu le chercher à Mirabel s'il peut lui trouver «de l'action», lire: de la drogue. Ménard somme le chauffeur de conduire Baker directement à l'hôtel où il pourra se reposer un peu avant le concert.

«Il s'est présenté à l'hôtel avec pour tout bagage sa trompette dans un sac de papier brun et une bouteille de méthadone. Il portait un jeans rouge rayé noir comme Brian Jones dans les années 60. Drôle d'apparition!»

Quand il se pointe au St-Denis une heure avant le concert, Baker est dans un état second. Il a trouvé de la coke et a bu de l'alcool. Bley, qui en a vu d'autres, propose qu'on l'installe sur son tabouret sur scène. Quand les spectateurs seront assis, il va commencer à jouer et Baker va l'accompagner.

«Quand les spectateurs entrent dans la salle, Baker a le menton appuyé sur sa trompette, on dirait qu'il dort, raconte Ménard. Paul Bley joue un premier morceau, Chet ne bouge pas. Il en joue un deuxième, Chet ne bouge toujours pas. Puis il se lance dans une autre pièce douce au piano, Chet prend son micro et se met à chanter But Not For Me de Gershwin, mais ce n'est pas du tout ce que joue Bley, qui essaie de le suivre. C'est alors que Chet embouche sa trompette, mais ça fait pffft pffft. Il a les lèvres complètement gelées et ne peut pas jouer du tout. Bley nous fait signe de le sortir de scène et qu'il va jouer tout seul.»

Des spectateurs mécontents se présentent au guichet fermé du St-Denis et Ménard leur promet un remboursement dès le lendemain. Au petit matin, il se rend à l'hôtel du Parc où il croise Chet Baker, trompette en main, qui fait les cent pas, prêt à aller jammer avec des musiciens.

Ménard est furieux: «Je lui dis: "On t'a payé, mais tu n'as pas joué. On va être la risée de Montréal quand ça va se savoir que tu as joué à l'hôtel et que tu étais bien correct. Si tu joues une note de ta trompette, je te la casse sur la tête!" C'était un réflexe nerveux parce que je n'ai jamais menacé un artiste comme ça. J'ai tout de suite regretté de lui avoir dit ça, mais il n'a pas joué.»

Quelques mois plus tard, le 9 novembre, au sortir d'un concert de Motörhead à New York, Ménard va voir jouer Baker au Whippoorwill, une boîte de jazz. À l'entracte, il se présente au trompettiste.

«Il ne se souvenait pas que je l'avais menacé de lui casser sa trompette sur la tête, raconte Ménard. Il m'a dit: "Ah oui, Montréal. Paul Bley a vraiment tout bousillé, jamais plus je ne jouerai avec lui!" Le lendemain, j'ai raconté ça à Paul Bley qui a préféré en rire: "C'est ça, les junkies, André. Ils sont comme des gars de 16 ans qui pensent que la Terre tourne autour d'eux."»

N'empêche, ce soir-là, Baker était plutôt en forme et il a présenté à Ménard le grand Gil Evans qu'il a enfin pu inviter au Festival de jazz l'année suivante.

Quant à Baker, il est mort en tombant de la fenêtre de sa chambre d'hôtel à Amsterdam un an et demi plus tard, le 13 mai 1988.

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Born to Be Blue prend l'affiche aujourd'hui.

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