Critique
Life of Pi : un conte visuellement splendide
Marc-André Lussier
Réputé «inadaptable» pendant au moins une décennie, le célèbre roman de Yann Martel ne pouvait trouver meilleur «accoucheur» qu'Ang Lee pour le grand écran. Le cinéaste taïwanais, dont la touche est toujours aussi fine et délicate, a su mater la technologie pour la mettre entièrement au service de son film, sans jamais que celle-ci ne prenne le pas sur le récit. En résulte un long métrage remarquable, dont les relents magiques s'inscrivent de façon tout à fait cohérente dans la tonalité d'ensemble d'une oeuvre empruntant la forme d'un conte. L'accomplissement est de taille, d'autant que la plus grande partie du film se déroule autour d'un petit bateau de sauvetage perdu en mer, sans espoir apparent de secours.
L'entrée en matière est campée en Inde, dans l'ancienne ville coloniale française de Pondichéry. C'est là que Pi Patel vit son enfance et son adolescence, grandissant dans une famille où le père dirige un zoo. Au cours de cet épisode, Gérard Depardieu fera sa courte apparition en prêtant ses traits à un chef cuisinier bête et râleur. Le paternel, qui fait face à une situation difficile, décide d'émigrer au Canada avec sa famille et ses animaux. Il compte en effet vendre sa ménagerie une fois sa destination atteinte. Winnipeg ne figure toutefois pas dans les plans du destin.
Un très violent orage en mer (montré de façon spectaculaire) fera en effet couler le navire, entraînant dans la mort, on le soupçonne, de très nombreux passagers. Au moment où la mer se calme enfin, Pi constate qu'il est l'un des rares survivants. Il vogue sur un bateau de fortune dans lequel se sont aussi réfugiés un zèbre, une hyène, un orang-outang, un rat, et... un tigre du Bengale. Forcément, le processus de sélection naturelle aura rapidement fait son oeuvre. Ainsi, Pi se retrouve tout fin seul avec ce tigre nommé Richard Parker. Étrangement, les deux survivants seront dépendants l'un de l'autre. Et devront apprendre à s'apprivoiser pour rester à flot.
Les obsessions religieuses de Pi depuis la préadolescence (il étudie l'hindouisme, le christianisme, l'islam, le bouddhisme) trouvent résonance dans cette épreuve pendant laquelle il devra puiser en lui des ressources spirituelles et physiques insoupçonnées. Le message est parfois un peu appuyé, mais il n'entrave quand même pas la nature de «réalisme magique» du conte.
Le jeune Suraj Sharma, inconnu recruté parmi 3000 candidats, possède à l'écran une présence formidable. Il offre à Pi sa grâce naturelle et habite de l'intérieur un personnage qui n'a pratiquement aucun partenaire humain en face. Cette présence trouve d'ailleurs un bel écho dans l'interprétation d'Irrfan Khan, qui incarne Pi à l'âge adulte.
L'autre grande vedette de Life of Pi (L'histoire de Pi en version française) est sans contredit le cinéaste Ang Lee. Avec beaucoup de discrétion, sans jeter de poudre aux yeux, le réalisateur de Tigre et dragon et de Brokeback Mountain propose un film maîtrisé de bout en bout sur le plan technique, dans lequel l'utilisation des images en relief s'inscrit dans une démarche tout à fait cohérente. Même si le récit semble parfois faire un peu de surplace, Life of Pi vaut assurément le détour, ne serait-ce qu'en raison de sa simple splendeur visuelle.
* * * 1/2
Life of Pi (L'histoire de Pi). Conte d'Ang Lee. Avec Suraj Sharma, Irrfan Khan, Rafe Spall, Gérard Depardieu. 2h06.
Commentaire (1)
Commenter cet article »